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3 décembre 2021 5 03 /12 /décembre /2021 20:42


Alphonse de Lamartine (1790-1869), poète, romancier, dramaturge français, historien, ainsi qu'une personnalité politique qui participa à la révolution de 1848 et proclama la Deuxième République. Il est l'une des grandes figures du romantisme en France.

 

 

La chute d'un Ange

 

Saint ! saint ! saint ! le Seigneur qu'adore la colline !

Derrière ses soleils, d'ici nous le voyons ;

Quand le souffle embaumé de la nuit nous incline,

Comme d'humbles roseaux sous sa main nous plions !

Mais pourquoi plions-nous ? C'est que nous le prions,

C'est qu'un intime instinct de la vertu divine

Fait frissonner nos troncs du dôme à la racine,

Comme un vent du courroux qui rougit leur narine,

Et qui ronfle dans leur poitrine,

Fait ondoyer les crins sur les cous des lions.

Glissez, glissez, brises errantes,

Changez en cordes murmurantes

La feuille et la fibre des bois !

Nous sommes l'instrument sonore

Où le nom que la lune adore

À tous moments meurt pour éclore

Sous nos frémissantes parois.

 

Venez, des nuits tièdes haleines ;

Tombez du ciel, montez des plaines,

Dans nos branches du grand nom pleines

Passez, repassez mille fois !

Si vous cherchez qui le proclame,

Laissez là l'éclair et la flamme !

Laissez là la mer et la lame !

Et nous, n'avons-nous pas une âme

Dont chaque feuille est une voix ?

Tu le sais, ciel des nuits, à qui parlent nos cimes ;

Vous, rochers que nos pieds sondent jusqu'aux abîmes

Pour y chercher la sève et les sucs nourrissants ;

Soleil dont nous buvons les dards éblouissants ;

Vous le savez, ô nuits dont nos feuilles avides

Pompent les frais baisers et les perles humides,

Dites si nous avons des sens !

Des sens ! dont n'est douée aucune créature :

Qui s'emparent d'ici de toute la nature,

Qui respirent sans lèvre et contemplent sans yeux,

Qui sentent les saisons avant qu'elles éclosent,

Des sens qui palpent l'air et qui le décomposent,

D'une immortelle vie agents mystérieux !

 

Et pour qui donc seraient ces siècles d'existence ?

Et pour qui donc seraient l'âme et l'intelligence ?

Est-ce donc pour l'arbuste nain ?

Est-ce pour l'insecte et l'atome,

Ou pour l'homme, léger fantôme,

Qui sèche à mes pieds comme un chaume,

Qui dit la terre son royaume,

Et disparaît du jour avant que de mon dôme

Ma feuille de ses pas ait jonché le chemin ?

Car les siècles pour nous c'est hier et demain ! ! !

 

Oh ! gloire à toi, père des choses !

Dis quel doigt terrible tu poses

Sur le plus faible des ressorts,

Pour que notre fragile pomme,

Qu'écraserait le pied de l'homme,

Renferme en soi nos vastes corps !

Pour que de ce cône fragile

Végétant dans un peu d'argile

S'élancent ces hardis piliers

Dont les gigantesques étages

Portent les ombres par nuages,

Et les feuillages par milliers !

 

Et les feuillages par milliers !

Dans la sève, goutte de pluie

Que boirait le bec d'un oiseau,

Pour que ses ondes toujours pleines,

Se multipliant dans nos veines,

En désaltèrent les réseaux !

Pour que cette source éternelle

Dans tous les ruisseaux renouvelle

Ce torrent que rien n'interrompt,

Et de la crête à la racine

Verdisse l'immense colline

Qui végète dans un seul tronc !

 

Dites quel jour des jours nos racines sont nées,

Rochers qui nous servez de base et d'aliment !

De nos dômes flottants montagnes couronnées

Qui vivez innombrablement ;

Soleils éteints du firmament,

Etoiles de la nuit par Dieu disséminées,

Parlez, savez-vous le moment ?

Si l'on ouvrait nos troncs, plus durs qu'un diamant,

On trouverait des cents et des milliers d'années

Ecrites dans le cœur de nos fibres veinées,

Comme aux fibres d'un élément !

 

Aigles qui passez sur nos têtes,

Allez dire aux vents déchaînés

Que nous défions leurs tempêtes

Avec nos mâts enracinés.

Qu'ils montent, ces tyrans de l'onde,

Que leur aile s'ameute et gronde

Pour assaillir nos bras nerveux !

Allons ! leurs plus fougueux vertiges

Ne feront que bercer nos tiges

Et que siffler dans nos cheveux !

 

Fils du rocher, nés de nous-même,

Sa main divine nous planta ;

Nous sommes le vert diadème

Qu'aux sommets d'Éden il jeta.

Quand ondoiera l'eau du déluge,

Nos flancs creux seront le refuge

De la race entière d'Adam,

Et les enfants du patriarche

Dans nos bois tailleront l'arche

Du Dieu nomade d'Abraham !

 

C'est nous, quand les tribus captives

Auront vu les hauteurs d'Hermon,

Qui couvrirons de nos solives

L'arche immense de Salomon ;

Si, plus tard, un Verbe fait homme

D'un nom plus saint adore et nomme

Son père du haut d'une croix,

Autels de ce grand sacrifice,

De l'instrument de son supplice

Nos rameaux fourniront le bois.

 

En mémoire de ces prodiges,

Des hommes inclinant leurs fronts

Viendront adorer nos vestiges,

Coller leurs lèvres à nos troncs.

Les saints, les poètes, les sages 

Écouteront dans nos feuillages

Des bruits pareils aux grandes eaux,

Et sous nos ombres prophétiques

Formeront leurs plus beaux cantiques

Des murmures de nos rameaux.

 

Glissez comme une main sur la harpe qui vibre

Glisse de corde en corde, arrachant à la fois 

À chaque corde une âme, à chaque âme une voix

Glissez, brises des nuits, et que de chaque fibre

Un saint tressaillement jaillisse sous vos doigts !

Que vos ailes frôlant les feuilles de nos voûtes,

Que des larmes du ciel les résonnantes gouttes,

Que les gazouillements du bulbul dans son nid,

Que les balancements de la mer dans son lit,

L'eau qui filtre, l'herbe qui plie,

La sève qui découle en pluie,

La brute qui hurle ou qui crie,

Tous ces bruits de force et de vie

Que le silence multiplie,

Et ce bruissement du monde végétal

Qui palpite à nos pieds du brin d'herbe au métal,

Que ces voix qu'un grand chœur rassemble

Dans cet air où notre ombre tremble

S'élèvent et chantent ensemble

Celui qui les a faits, celui qui les entend,

Celui dont le regard à leurs besoins s'étend :

Dieu, Dieu, Dieu, mer sans bords qui contient tout en elle,

Foyer dont chaque vie est la pâle étincelle

Bloc dont chaque existence est une humble parcelle,

Qu'il vive sa vie éternelle,

Complète, immense, universelle ;

Qu'il vive à jamais renaissant

Avant la nature, après elle ;

Et que chaque soupir de l'heure qu'il rappelle

Remonte à lui d'où tout descend ! ! !

 

Ainsi chantait le chœur des arbres, et les anges

Avec ravissement répétaient ces louanges ;

Et des monts et des mers, et des feux et des vents,

De chaque forme d'être et d'atomes vivants

L'unanime concert des terrestres merveilles

Pour s'élever à Dieu passait par leurs oreilles.

Et ces milliers de voix de tout ce qui voit Dieu,

Le comprend, ou l'adore ou le sent en tout lieu,

Roulaient dans le silence en grandes harmonies

Sans mots articulés, sans langues définies,

Semblables à ce vague et sourd gémissement

Qu'une étreinte d'amour arrache au cœur aimant,

 

Et qui dans un murmure enferme et signifie

Plus d'amour qu'en cent mots l'homme n'en balbutie !

Quand l'hymne aux mille voix se fut évaporé,

Les esprits, pleins du nom qu'il avait adoré,

S'en allèrent ravis porter de sphère en sphère

L'écho mélodieux de ces chants de la terre.

Un seul, qui contemplait la scène de plus bas,

Les regarda partir et ne les suivit pas.

Or, pourquoi resta-t-il caché dans le nuage ?

C'est qu'au pied d'un grand cèdre, à l'abri du feuillage,

Un objet pour lequel il oubliait les deux

Semblait comme enchaîner sa pensée et ses yeux.

Oh ! qui pouvait d'un ange ainsi ravir la vue ?

C'était parmi les fleurs une belle enfant nue,

Qui, sous l'arbre le soir surprise du sommeil,

N'avait vu ni baisser ni plonger le soleil,

Et qui, seule au départ des tribus des montagnes,

N'avait pas entendu les cris de ses compagnes.

Sa mère sur son front n'avait encor compté

Depuis son lait tari que le douzième été ;

Mais dans ces jours de force où les sèves moins lentes

Se hâtaient de mûrir les hommes et les plantes,

Treize ans pour une vierge étaient ce qu'en nos jours

Seraient dix-huit printemps pleins de grâce et d'amours.

Non loin d'un tronc blanchi de cèdre, où dans les herbes

L'astre réverbéré rejaillissait en gerbes,

Un rayon de la lune éclairait son beau corps,

D'un bassin d'eau dormant ses pieds touchaient les bords,

Et quelques lis des eaux, pleins de parfums nocturnes,

Recourbaient sur son corps leurs joncs verts et leurs urnes

(...........)

 

L'ange, pour la mieux voir écartant le feuillage,

De son céleste amour l'embrassait en image,

Comme sur un objet que l'on craint d'approcher

Le regard des humains pose sans y toucher.

Daïdha, disait-il, tendre faon des montagnes !

Parfum caché des bois ! ta mère et tes compagnes

Te cherchent en criant dans les forêts ; pourquoi

Ai-je oublié le ciel pour veiller là sur toi ?

C'est ainsi chaque jour : tous les anges mes frères

Plongent au firmament et parcourent les sphères ;

Ils m'appellent en vain, moi seul je reste en bas.

Il n'est plus pour mes yeux de ciel où tu n'es pas !

Pourquoi le roi du sort, ô fille de la femme, 

À ton âme en naissant attacha-t-il mon âme ?

Pourquoi me tira-t-il de mon heureux néant 

À l'heure où tu naquis d'un baiser, belle enfant ?

Sœur jumelle de moi ! que par un jeu barbare

Tant d'amour réunit, et l'infini sépare !

Oh ! sous mes yeux charmés depuis que tu grandis,

Mon destin immortel combien je le maudis !

Combien de fois, tenté par un attrait trop tendre,

Ne pouvant t'élever, je brûlai de descendre,

D'abdiquer ce destin, pour t'égaler à moi,

Et de vivre ta vie en mourant comme toi !

Combien de fois ainsi dans mon ciel solitaire,

Lassé de mon bonheur et regrettant la terre,

 

Ce cri, ce cri d'amour dans mon âme entendu,

Sur mes lèvres de feu resta-t-il suspendu !

Fais-moi mourir aussi, Dieu qui la fis mortelle !

Etre homme ! quel destin !... oui, mais être aimé d'elle !

Mais aimer, être aimé ! s'échanger tout à tour !

Ah ! l'ange ne sait pas ce que c'est que l'amour !

Être unique et parfait qui suffit à soi-même !

Non, il ne connaît pas la volupté suprême

De chercher dans un autre un but autre que lui,

Et de ne vivre entier qu'en vivant en autrui !

Il n'a pas comme l'homme au milieu de ses peines

La compensation des détresses humaines,

La sainte faculté de créer en aimant

Un être de lui-même image et complément,

Un être où de deux cœurs que l'amour fond ensemble

L'être se multiplie en un qui leur ressemble !

Oh ! de l'homme divin mystérieuse loi,

De ne trouver jamais son tout que hors de soi,

De ne pouvoir aimer qu'en consumant une autre !

Que ce destin sublime est préférable du nôtre, 

À cet amour qui n'a dans nous qu'un seul foyer,

Et qui brûle à jamais sans s'y multiplier !
 

Ciro Ferri (1634-1689) - L’Ange Gardien

Ciro Ferri (1634-1689) - L’Ange Gardien

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