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3 janvier 2022 1 03 /01 /janvier /2022 19:12

 

 

Charles-Marie Leconte de Lisle (1818-1894) poète français,

Poèmes barbares

 


Paysage polaire


Un monde mort, immense écume de la mer,

Gouffre d’ombre stérile et de lueurs spectrales,

Jets de pics convulsifs étirés en spirales

Qui vont éperdument dans le brouillard amer.

 

Un ciel rugueux roulant par blocs, un âpre enfer

Où passent à plein vol les clameurs sépulcrales,

Les rires, les sanglots, les cris aigus, les râles

Qu’un vent sinistre arrache à son clairon de fer.

 

Sur les hauts caps branlants, rongés des flots voraces,

Se roidissent les Dieux brumeux des vieilles races,

Congelés dans leur rêve et leur lividité ;

 

Et les grands ours, blanchis par les neiges antiques,

Çà et là, balançant leurs cous épileptiques,

Ivres et monstrueux, bavent de volupté.
 

Ours polaire sur la banquise - Jitka Krause

Ours polaire sur la banquise - Jitka Krause

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3 janvier 2022 1 03 /01 /janvier /2022 19:12

 

 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français,

 


Janvier est revenu. Ne crains rien, noble femme !


Janvier est revenu. Ne crains rien, noble femme !

Qu'importe l'an qui passe et ceux qui passeront !

Mon amour toujours jeune est en fleur dans mon âme ;

Ta beauté toujours jeune est en fleur sur ton front.

 

Sois toujours grave et douce, ô toi que j'idolâtre ;

Que ton humble auréole éblouisse les yeux !

Comme on verse un lait pur dans un vase d'albâtre,

Emplis de dignité ton coeur religieux.

 

Brave le temps qui fuit. Ta beauté te protège.

Brave l'hiver. Bientôt mai sera de retour.

Dieu, pour effacer l'âge et pour fondre la neige,

Nous rendra le printemps et nous laisse l'amour.

 

1er janvier 1842.

Frederick Childe Hassam (1859-1935), femme en rose

Frederick Childe Hassam (1859-1935), femme en rose

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3 janvier 2022 1 03 /01 /janvier /2022 19:11

 

 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français,

 


La nature


- La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre ;

C'est l'hiver ; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,

Être dans mon foyer la bûche de Noël ?

- Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel.

Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme,

Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme.

Aimez, vivez. - Veux-tu, bon arbre, être timon

De charrue ? - Oui, je veux creuser le noir limon,

Et tirer l'épi d'or de la terre profonde.

Quand le soc a passé, la plaine devient blonde,

La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert,

Et l'aube en pleurs sourit. - Veux-tu, bel arbre vert,

Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe,

De la maison de l'homme être le pilier ? - Frappe.

Je puis porter les toits, ayant porté les nids.

Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis ;

Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles ;

Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.

- Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau ?

- Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau.

Le navire est pour moi, dans l'immense mystère,

Ce qu'est pour vous la tombe ; il m'arrache à la terre,

Et, frissonnant, m'emporte à travers l'infini.

J'irai voir ces grands cieux d'où l'hiver est banni,

Et dont plus d'un essaim me parle à son passage.

Pas plus que le tombeau n'épouvante le sage,

Le profond Océan, d'obscurité vêtu,

Ne m'épouvante point : oui, frappe. - Arbre, veux-tu

Être gibet ? - Silence, homme ! va-t'en, cognée !

J'appartiens à la vie, à la vie indignée !

Va-t'en, bourreau ! va-t'en, juge ! fuyez, démons !

Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des monts ;

Je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches ;

Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches !

Arrière ! hommes, tuez ! ouvriers du trépas,

Soyez sanglants, mauvais, durs ; mais ne venez pas,

Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes,

Vous chercher un complice au milieu des grands chênes !

Ne faites pas servir à vos crimes, vivants,

L'arbre mystérieux à qui parlent les vents !

Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres.

Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres.

Allez-vous-en ! laissez l'arbre dans ses déserts.

A vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts,

Accouplez l'échafaud et le supplice ; faites.

Soit. Vivez et tuez. Tuez entre deux fêtes

Le malheureux, chargé de fautes et de maux ;

Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux !

 

Andreas Orpima - hiver

Andreas Orpima - hiver

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3 janvier 2022 1 03 /01 /janvier /2022 19:11

 

 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français,

 

 

En hiver la terre pleure


En hiver la terre pleure ;

Le soleil froid, pâle et doux,

Vient tard, et part de bonne heure,

Ennuyé du rendez-vous.

 

Leurs idylles sont moroses.

- Soleil ! aimons ! - Essayons.

O terre, où donc sont tes roses ?

- Astre, où donc sont tes rayons ?

 

Il prend un prétexte, grêle,

Vent, nuage noir ou blanc,

Et dit : - C'est la nuit, ma belle ! -

Et la fait en s'en allant ;

 

Comme un amant qui retire

Chaque jour son coeur du noeud,

Et, ne sachant plus que dire,

S'en va le plus tôt qu'il peut.
 

Joseph-Félix Bouchor (1853--1937) soleil et neige

Joseph-Félix Bouchor (1853--1937) soleil et neige

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3 janvier 2022 1 03 /01 /janvier /2022 19:10

 

 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français,

 

Nuits d'hiver


I

Comme la nuit tombe vite !

Le jour, en cette saison,

Comme un voleur prend la fuite,

S'évade sous l'horizon.

 

Il semble, ô soleil de Rome,

De l'Inde et du Parthénon,

Que, quand la nuit vient de l'homme

Visiter le cabanon,

 

Tu ne veux pas qu'on te voie,

Et que tu crains d'être pris

En flagrant délit de joie

Par la geôlière au front gris.

 

Pour les heureux en démence

L'âpre hiver n'a point d'effroi,

Mais il jette un crêpe immense

Sur celui qui, comme moi,

 

Rêveur, saignant, inflexible,

Souffrant d'un stoïque ennui,

Sentant la bouche invisible

Et sombre souffler sur lui,

 

Montant des effets aux causes,

Seul, étranger en tout lieu,

Réfugié dans les choses

Où l'on sent palpiter Dieu,

 

De tous les biens qu'un jour fane

Et dont rit le sage amer,

N'ayant plus qu'une cabane

Au bord de la grande mer,

 

Songe, assis dans l'embrasure,

Se console en s'abîmant,

Et, pensif, à sa masure

Ajoute le firmament !

 

Pour cet homme en sa chaumière,

C'est une amère douleur

Que l'adieu de la lumière

Et le départ de la fleur.

 

C'est un chagrin quand, moroses,

Les rayons dans les vallons

S'éclipsent, et quand les roses

Disent : Nous nous en allons !

........
 

Paul Gauguin, Village breton sous la neige, vers 1894, Musée d'Orsay, Paris

Paul Gauguin, Village breton sous la neige, vers 1894, Musée d'Orsay, Paris

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3 janvier 2022 1 03 /01 /janvier /2022 19:10

 

 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français,

 


Il fait froid

 

L'hiver blanchit le dur chemin

Tes jours aux méchants sont en proie.

La bise mord ta douce main ;

La haine souffle sur ta joie.

 

La neige emplit le noir sillon.

La lumière est diminuée...

Ferme ta porte à l'aquilon !

Ferme ta vitre à la nuée !

 

Et puis laisse ton coeur ouvert !

Le coeur, c'est la sainte fenêtre.

Le soleil de brume est couvert ;

Mais Dieu va rayonner peut-être !

 

Doute du bonheur, fruit mortel ;

Doute de l'homme plein d'envie ;

Doute du prêtre et de l'autel ;

Mais crois à l'amour, ô ma vie !

 

Crois à l'amour, toujours entier,

Toujours brillant sous tous les voiles !

A l'amour, tison du foyer !

A l'amour, rayon des étoiles !

 

Aime, et ne désespère pas.

Dans ton âme, où parfois je passe,

Où mes vers chuchotent tout bas,

Laisse chaque chose à sa place.

 

La fidélité sans ennui,

La paix des vertus élevées,

Et l'indulgence pour autrui,

Eponge des fautes lavées.

 

Dans ta pensée où tout est beau,

Que rien ne tombe ou ne recule.

Fais de ton amour ton flambeau.

On s'éclaire de ce qui brûle.

 

A ces démons d'inimitié

Oppose ta douceur sereine,

Et reverse leur en pitié

Tout ce qu'ils t'ont vomi de haine.

 

La haine, c'est l'hiver du coeur.

Plains-les ! mais garde ton courage.

Garde ton sourire vainqueur ;

Bel arc-en-ciel, sors de l'orage !

 

Garde ton amour éternel.

L'hiver, l'astre éteint-il sa flamme ?

Dieu ne retire rien du ciel ;

Ne retire rien de ton âme !
 

Victor Hugo (1802-1885) - poète, dramaturge, écrivain - Il fait froid
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3 janvier 2022 1 03 /01 /janvier /2022 17:13

 

 

Théophile Gautier (1811-1872) poète, romancier et critique d'art français.

 

Symphonie en blanc majeur


De leur col blanc courbant les lignes,

On voit dans les contes du Nord,

Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes

Nager en chantant près du bord,

 

Ou, suspendant à quelque branche

Le plumage qui les revêt,

Faire luire leur peau plus blanche

Que la neige de leur duvet.

 

De ces femmes il en est une,

Qui chez nous descend quelquefois,

Blanche comme le clair de lune

Sur les glaciers dans les cieux froids ;

 

Conviant la vue enivrée

De sa boréale fraîcheur

A des régals de chair nacrée,

A des débauches de blancheur !

 

Son sein, neige moulée en globe,

Contre les camélias blancs

Et le blanc satin de sa robe

Soutient des combats insolents.

 

Dans ces grandes batailles blanches,

Satins et fleurs ont le dessous,

Et, sans demander leurs revanches,

Jaunissent comme des jaloux.

 

Sur les blancheurs de son épaule,

Paros au grain éblouissant,

Comme dans une nuit du pôle,

Un givre invisible descend.

 

De quel mica de neige vierge,

De quelle moelle de roseau,

De quelle hostie et de quel cierge

A-t-on fait le blanc de sa peau ?

 

A-t-on pris la goutte lactée

Tachant l'azur du ciel d'hiver,

Le lis à la pulpe argentée,

La blanche écume de la mer ;

 

Le marbre blanc, chair froide et pâle,

Où vivent les divinités ;

L'argent mat, la laiteuse opale

Qu'irisent de vagues clartés ;

 

L'ivoire, où ses mains ont des ailes,

Et, comme des papillons blancs,

Sur la pointe des notes frêles

Suspendent leurs baisers tremblants ;

 

L'hermine vierge de souillure,

Qui pour abriter leurs frissons,

Ouate de sa blanche fourrure

Les épaules et les blasons ;

 

Le vif-argent aux fleurs fantasques

Dont les vitraux sont ramagés ;

Les blanches dentelles des vasques,

Pleurs de l'ondine en l'air figés ;

 

L'aubépine de mai qui plie

Sous les blancs frimas de ses fleurs ;

L'albâtre où la mélancolie

Aime à retrouver ses pâleurs ;

 

Le duvet blanc de la colombe,

Neigeant sur les toits du manoir,

Et la stalactite qui tombe,

Larme blanche de l'antre noir ?

 

Des Groenlands et des Norvèges

Vient-elle avec Séraphita ?

Est-ce la Madone des neiges,

Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,

 

Sphinx enterré par l'avalanche,

Gardien des glaciers étoilés,

Et qui, sous sa poitrine blanche,

Cache de blancs secrets gelés ?

 

Sous la glace où calme il repose,

Oh ! qui pourra fondre ce coeur !

Oh ! qui pourra mettre un ton rose

Dans cette implacable blancheur !

Théophile Gautier (1811-1872) - poète, romancier - Symphonie en blanc majeur
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3 janvier 2022 1 03 /01 /janvier /2022 17:13

 

 

Théophile Gautier (1811-1872) poète, romancier et critique d'art français.

 


Fantaisies d'hiver


I

Le nez rouge, la face blême,

Sur un pupitre de glaçons,

L'Hiver exécute son thème

Dans le quatuor des saisons.

 

chante d'une voix peu sûre

Des airs vieillots et chevrotants ;

Son pied glacé bat la mesure

Et la semelle en même temps ;

 

Et comme Haendel, dont la perruque

Perdait sa farine en tremblant,

Il fait envoler de sa nuque

La neige qui la poudre à blanc.

 

II

Dans le bassin des Tuileries,

Le cygne s'est pris en nageant,

Et les arbres, comme aux féeries,

Sont en filigrane d'argent.

 

Les vases ont des fleurs de givre,

Sous la charmille aux blancs réseaux ;

Et sur la neige on voit se suivre

Les pas étoilés des oiseaux.

 

Au piédestal où, court-vêtue,

Vénus coudoyait Phocion,

L'Hiver a posé pour statue

La Frileuse de Clodion.

 

III

Les femmes passent sous les arbres

En martre, hermine et menu-vair,

Et les déesses, frileux marbres,

Ont pris aussi l'habit d'hiver.

 

La Vénus Anadyomène

Est en pelisse à capuchon ;

Flore, que la brise malmène,

Plonge ses mains dans son manchon.

 

Et pour la saison, les bergères

De Coysevox et de Coustou,

Trouvant leurs écharpes légères,

Ont des boas autour du cou.

 

IV

Sur la mode Parisienne

Le Nord pose ses manteaux lourds,

Comme sur une Athénienne

Un Scythe étendrait sa peau d'ours.

 

Partout se mélange aux parures

Dont Palmyre habille l'Hiver,

Le faste russe des fourrures

Que parfume le vétyver.

 

Et le Plaisir rit dans l'alcôve

Quand, au milieu des Amours nus,

Des poils roux d'une bête fauve

Sort le torse blanc de Vénus.

 

V

Sous le voile qui vous protège,

Défiant les regards jaloux,

Si vous sortez par cette neige,

Redoutez vos pieds andalous ;

 

La neige saisit comme un moule

L'empreinte de ce pied mignon

Qui, sur le tapis blanc qu'il foule,

Signe, à chaque pas, votre nom.

 

Ainsi guidé, l'époux morose

Peut parvenir au nid caché

Où, de froid la joue encor rose,

A l'Amour s'enlace Psyché.
 

Théophile Gautier (1811-1872) poète, romancier
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3 janvier 2022 1 03 /01 /janvier /2022 17:12

 

 

Jean Vauquelin de la Fresnaye (1535-1607) poète français.

 


Déjà, venant hérissonné

 

Déjà, venant hérissonné

L'hiver, de froid environné,

S'en va la plaisante verdure

De l'été, qui si peu nous dure ;

Déjà les arbres tout honteux

Il dépouille de leurs cheveux,

Et dans la forêt effeuillée

Court mainte feuille éparpillée ;

Et déjà Zéphyre mollet,

Le mignard et doux ventelet,

Craignant la fureur de Borée,

S'en est allé ; Vénus dorée

Et de nos chants la volupté

Ont avecque lui tout quitté :

Et le suivent en autres places

Phoebus, les Muses et les Grâces,

Et, les oisillons sautelants

Avecque lui s'en vont volants.

Nous aussi donc troussons bagage,

Quittons la douceur du bocage,

Attendant que le printemps doux

Ici les ramènera tous,

Avec le gracieux Zéphyre

Qui de Borée ne craindra l'ire.

Allons, Phyllis, mignonne, allons,

Quittons désormais ces vallons,

Allons aux villes mieux garnies

Passer l'hiver aux compagnies.

Cependant adieu je vous dis,

Jardin, l'un de mes paradis.

Adieu, fontaine, adieu, rivages,

Adieu, de nos bois les ombrages ;

Adieu, Fresnaie, ore qui m'es

Plus chère que ne fut jamais

A roi sa maison sourcilleuse,

D'architecture merveilleuse.

Je m'en vais, mais je laisse en toi

Mon coeur, meilleure part de moi.
 

Jean Vauquelin de la Fresnaye (1535-1607) - poète français - Déjà, venant hérissonné
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3 janvier 2022 1 03 /01 /janvier /2022 17:12

 

 

Théophile de Viau (1590-1626) poète et dramaturge français,  auteur baroque et libertin.

Œuvres poétiques, Ode

 


Contre l'hiver


Plein de colère et de raison

Contre toi barbare saison

Je prépare une rude guerre,

Malgré les lois de l'Univers,

Qui de la glace des hivers

Chassent les flammes du tonnerre

Aujourd'hui l'ire de mes vers

Des foudres contre toi desserre.

 

Je veux que la postérité

Au rapport de la vérité

Juge ton crime par ma haine,

Les Dieux qui savent mon malheur

Connaissent qu'il y va du leur,

Et d'une passion humaine,

Participant à ma douleur

Promettent d'alléger ma peine.

 

La Parque retranchant le cours

De tes Soleils bien que si courts,

Rien que nuit sur toi ne dévide ;

Puisses-tu perdre tes habits,

Et ce qu'au parc de nos brebis

Peut souhaiter le loup avide

T'arrive, et tous les maux d'Ibis

Comme le souhaitait Ovide.

 

Cérès ne voit point sans fureur

Les misères du laboureur,

Que ta froidure a fait résoudre

À brûler même les forêts ;

Les champs ne sont que des marais,

L'été n'espère plus de moudre

Le revenu de ses guérets,

Car il n'y trouvera que poudre.

 

Tous nos arbres sont dépouillés,

Nos promenoirs sont tout mouillés,

L'émail de notre beau parterre

A perdu ses vives couleurs,

La gelée a tué les fleurs,

L'air est malade d'un caterre,

Et l'oeil du Ciel noyé de pleurs

Ne sait plus regarder la terre.

 

La nacelle attendant le flux

Des ondes qui ne courent plus,

Oisive au port est retenue ;

La tortue et les limaçons

Jeûnent perclus sous les glaçons,

L'oiseau sur une branche nue

Attend pour dire ses chansons

Que la feuille soit revenue.

 

Le Héron quand il veut pêcher,

Trouvant l'eau toute de rocher,

Se paît du vent et de sa plume,

Il se cache dans les roseaux,

Et contemple au bord des ruisseaux,

La bise contre sa coutume,

Souffler la neige sur les eaux,

Où bouillait autrefois l'écume.

 

Les poissons dorment assurés,

D'un mur de glace remparés,

Francs de tous les dangers du monde,

Fors que de toi tant seulement,

Qui restreins leur moite élément,

Jusqu'à la goutte plus profonde,

Et les laisses sans mouvement,

Enchâssés en l'argent de l'onde.

 

Tous les vents brisent leurs liens,

Et dans les creux éoliens,

Rien n'est resté que le Zéphyre,

Qui tient les oeillets et les lis

Dans ses poumons ensevelis,

Et triste en la prison soupire

Pour les membres de sa Phyllis

Que la tempête lui déchire.

 

Aujourd'hui mille matelots,

Où ta fureur combat les flots,

Défaillis d'art et de courage,

En l'aventure de tes eaux,

Ne rencontrent que des tombeaux,

Car tous les astres de l'orage,

Irrités contre leurs vaisseaux,

Les abandonnent au naufrage ;

 

Mais tous ces maux que je décris

Ne me font point jeter des cris,

Car eusses-tu porté l'abîme

Jusques où nous levons les yeux,

Et d'un débord prodigieux

Trempé le Ciel jusqu'à la cime,

Au lieu de t'être injurieux,

Hiver je louerais ton crime.

 

Hélas ! le gouffre des malheurs,

D'où je puise l'eau de mes pleurs,

Prend bien d'ailleurs son origine

Mon désespoir dont tu te ris,

C'est la douleur de ma Cloris,

Qui rend toute la Cour chagrine ;

Les Dieux qui tous en sont marris

Jurent ensemble ta ruine.

 

Ce beau corps ne dispose plus

De ses sens dont il est perclus

Par la froideur qui les assiège :

Épargne, Hiver, tant de beauté,

Remets sa voix en liberté,

Fais que cette douleur s'allège,

Et pleurant de ta cruauté,

Fais distiller toute la neige.

 

Qu'elle ne touche de si prés

L'ombre noire de tes Cyprès,

Car si tu menaçais sa tête,

Le Laurier que tu tiens si cher,

Et que l'éclair n'ose toucher

Serait sujet à la tempête,

Et les Dieux lui feraient sécher

La racine comme le faîte.

 

Mais si ta crainte ou ta pitié

Veut fléchir mon inimitié,

Sois-lui plus doux que de coutume,

Ronge nos vignes de muscats,

Dont les Muses font tant de cas,

Mais à la faveur de ma plume,

Dans ses membres si délicats

Ne ramène jamais le rhume.

 

Promène tes froids Aquilons

Par la campagne des Gélons,

Grêle dessus les monts de Thrace :

Mais si jamais tu réprimas

La violence des frimas

Et la dureté de ta glace

Sur les plus tempérés climats,

Le sien toujours ait cette grâce.

 

Sa maison comme le saint lieu

Consacré par le nom d'un Dieu :

Rien que pluie d'or ne possède !

Ta neige fonde sur son toit

Un sacré Nectar qui ne soit

Ni brûlant, ni glacé, ni tiède,

Mais tel que Jupiter le boit

Dans la coupe de Ganymède.

 

Si tu m'accordes ce bonheur,

Par cet oeil que j'ai fait Seigneur

D'une âme à l'aimer obstinée,

Je jure que le ciel lira

Ton nom qu'on n'ensevelira

Qu'au tombeau de la destinée,

Et par moi ta louange ira

Plus loin que la dernière année.
 

2d Claude Monet -  Lavacour - soleil et neige -1879-80 - National-Gallery-london

2d Claude Monet - Lavacour - soleil et neige -1879-80 - National-Gallery-london

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