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23 novembre 2021 2 23 /11 /novembre /2021 20:33

 

Victor Hugo (1802-1885) poète français


Aux proscrits


En plantant le chêne des Etats-Unis d'Europe

Dans le jardin de Hauteville House

Le 14 juillet 1870


I

Semons ce qui demeure, ô passants que nous sommes !

Le sort est un abîme, et ses flots sont amers,

Au bord du noir destin, frères, semons des hommes,

Et des chênes au bord des mers !

 

Nous sommes envoyés, bannis, sur ce calvaire,

Pour être vus de loin, d'en bas, par nos vainqueurs,

Et pour faire germer par l'exemple sévère

Des coeurs semblables à nos coeurs.

 

Et nous avons aussi le devoir, ô nature,

D'allumer des clartés sous ton fauve sourcil,

Et de mettre à ces rocs la grande signature

De l'avenir et de l'exil.

 

Sachez que nous pouvons faire sortir de terre

Le chêne triomphal que l'univers attend,

Et faire frissonner dans son feuillage austère

L'idée au sourire éclatant.

 

La matière aime et veut que notre appel l'émeuve ;

Le globe est sous l'esprit, et le grand verbe humain

Enseigne l'être, et l'onde, et la sève, et le fleuve,

Qui lui demandent leur chemin.

 

L'homme, quand il commande aux flots de le connaître,

Aux mers de l'écouter dans le bruit qu'elles font,

A la terre d'ouvrir son flanc, aux temps de naître,

Est un mage immense et profond.

 

Ayons foi dans ce germe ! Amis, il nous ressemble.

Il sera grand et fort, puisqu'il est faible et nu.

Nous sommes ses pareils, bannis, nous en qui tremble

Tout un vaste monde inconnu !

 

Nous fûmes secoués d'un arbre formidable,

Un soir d'hiver, à l'heure où le monde est puni,

Nous fûmes secoués, frères, dans l'insondable,

Dans l'ouragan, dans l'infini.

 

Chacun de nous contient le chêne République ;

Chacun de nous contient le chêne Vérité ;

L'oreille qui, pieuse, à nos malheurs s'applique,

T'entend sourdre en nous, Liberté !

 

Tu nous jettes au vent, Dieu qui par nous commences !

C'est bien. Nous disperser, ô Dieu, c'est nous bénir !

Nous sommes la poignée obscure des semences

Du sombre champ de l'avenir.

 

Et nous y germerons, n'en doutez pas, mes frères,

Comme en ce sable, au bord des flots prompts à s'enfler,

Croîtra, parmi les flux et les reflux contraires,

Ce gland, sur qui Dieu va souffler !

 

II

O nature, il s'agit de faire un arbre énorme,

Mouvant comme aujourd'hui, puissant comme demain,

Figurant par sa feuille et sa taille et sa forme

La croissance du genre humain !

 

Il s'agit de construire un chêne aux bras sans nombre,

Un grand chêne qui puise avec son tronc noueux

De la nuit dans la terre et qui force cette ombre

A s'épanouir dans les cieux !

 

Il s'agit de bâtir cette oeuvre collective

D'un chêne altier, auguste, et par tous conspiré,

L'homme y mettant son souffle et l'océan sa rive,

Et l'astre son rayon sacré !

 

Nature, que je sens saigner par nos fêlures,

Dont l'âme est le foyer où nous nous réchauffons,

Et dont on voit la nuit les vagues chevelures

Flotter dans les souffles profonds,

 

Nous confions cet arbre à tes entrailles, mère !

Fais-le si grand, qu'égal aux vieux cèdres d'Hébron,

Il ne distingue pas l'aigle de l'éphémère

Et la foudre du moucheron ;

 

Et qu'un jour le passant, quand luira l'aube calme

De l'affranchissement des peuples sous les cieux,

Croie, en le voyant, voir la gigantesque palme

De cet effort prodigieux !

 

Nous te le confions, plage aux voix étouffées.

O sinistre océan, nous te le confions ;

Nous confions le chêne adoré des Orphées

Aux flots qu'aimaient les Amphions !

 

Nuages, firmaments, pléiades protectrices,

Écumes, durs granits, sables craints des sondeurs,

Nous vous le confions ; et soyez ses nourrices,

Ténèbres, clartés, profondeurs !

 

III

Vents, vous travaillerez à ce travail sublime ;

O vents sourds, qui jamais ne dites : c'est assez !

Vous mêlerez la pluie amère de l'abîme

A ses noirs cheveux hérissés.

 

Vous le fortifierez de vos rudes haleines ;

Vous l'accoutumerez aux luttes des géants ;

Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines

De la clameur des océans.

 

Et vous lui porterez, vents, du fond des campagnes,

Vents, vous lui porterez du fond des vastes eaux,

Le frisson des sapins de toutes les montagnes

Et des mâts de tous les vaisseaux.

 

Afin qu'il soit robuste, invincible, suprême,

Et qu'il n'ait peur de rien au bord de l'infini!

Afin qu'étant bâti par les destructeurs même,

Des maudits même il soit béni !

 

Afin qu'il soit sacré pour la mer sa voisine,

Que sa rumeur s'effeuille en ineffables mots,

Et qu'il grandisse, ayant la nuit dans sa racine,

Et l'aurore dans ses rameaux !

 

IV

Oh ! qu'il croisse ! qu'il monte aux cieux où sont les flammes !

Qu'il ait toujours moins d'ombre et toujours plus d'azur,

Cet arbre, en qui, pieux, penchés, vidant nos âmes,

Nous mettons tout l'homme futur !

 

Qu'il ait la majesté des étoiles profondes

Au-dessus de sa tête, et sous ses pieds les flots !

Et qu'il soit moins ému du murmure des mondes

Que des chansons des matelots !

 

Qu'il soit haut comme un phare et beau comme une gerbe !

Qu'il soit mobile et fixe, et jeune, même vieux !

Qu'il montre aux rocs jaloux son ondoiement superbe,

Sa racine aux flots envieux !

 

Qu'il soit l'arbre univers, l'arbre cité, l'arbre homme !

Et que le penseur croie un jour, sous ses abris,

Entendre en ses rameaux le grand soupir de Rome

Et le grand hymne de Paris !

 

Que, l'hiver, lutteur nu, tronc fier, vivant squelette,

Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux,

Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlète

D'un pugilat mystérieux !

 

Car l'orage est semblable au sort qui se déchaîne,

La vie est un guerrier, les vents sont des bourreaux,

Et traitent sous les cieux le héros comme un chêne,

Et le chêne comme un héros.

 

Qu'il abrite la fleur rampante sur le sable !

Qu'il couvre le brin d'herbe et le myosotis !

Qu'il apparaisse aux vents déchaînés, formidable

De sa bonté pour les petits !

 

Que rien ne le renverse et que rien ne le ploie !

Qu'il soit, sur ce rivage âpre et des vents battu,

La touffe frémissante et forte de la joie,

De l'audace et de la vertu !

 

Qu'il réjouisse, auguste, aux rayons pénétrable,

De son fourmillement de feuilles le ciel bleu !

Qu'il vive ! Qu'il soit un et qu'il soit innombrable

Comme le peuple et comme Dieu !

 

V

En attendant, écume, autan, bruits, noires bouches,

Ménagez l'arbre enfant, éléments irrités !

Tant qu'il sera petit, murmurez, voix farouches,

Et quand il sera grand, chantez !

 

Les tyrans, entassant les fléaux, blocs funèbres,

Brisant l'homme idéal, broyant l'homme animal,

Sont en train de bâtir un fronton de ténèbres

Au vieil édifice du mal.

 

Avec l'ombre qui sort des guerres et des pestes,

Avec les tourbillons des grands embrasements,

Et les miasmes lourds et les souffles funestes

Des fosses pleines d'ossements,

 

Avec les toits brûlants, les villes enflammées,

Le noir temple du deuil par les rois est construit ;

On voit d'ici monter ces énormes fumées,

Colonnes torses de la nuit !

 

Nous, vaincus, construisons le bonheur ! Je convie

Les siècles à ton ombre, ô gland d'adversité !

Croîs, arbre ; règne, idée ; et que l'arbre ait la vie,

L'idée ayant l'éternité !

 

Pierre et César sont là, pleins du passé féroce !

C'est l'instant de lutter, nous qu'on osa bannir,

Contre le mal géant, contre l'erreur colosse,

Avec ton atome, avenir !

 

Semons ! - Semons le gland, et qu'il soit chêne immense !

Semons le droit ; qu'il soit bonheur, gloire et clarté !

Semons l'homme et qu'il soit peuple ! semons la France,

Et qu'elle soit Humanité !

 

C'est le champ de l'exil ; semons-y l'espérance.

Semons la nuit lugubre, et qu'elle soit le jour !

Germe en Dieu, grain obscur ! semons notre souffrance,

Proscrits, et qu'elle soit l'amour !

 

Oh ! que le genre humain monte sur la montagne !

Terre, souris enfin à l'homme audacieux,

Et sois l'éden, après avoir été le bagne,

O globe emporté dans les cieux !

 

 

Julie m’écrit de Guernesey que le gland planté par moi le 14 juillet a germé. Le chêne des Etats-Unis d’Europe est sorti de terre le 5 septembre, jour de ma rentrée à Paris.
(13 septembre 1870)
Victor Hugo (1802-1885) - poète français - Aux proscrits   En plantant le chêne des Etats-Unis d'Europe
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23 novembre 2021 2 23 /11 /novembre /2021 16:32

 

Victor de Laprade (1812-1883) poète français

 

Le bucheron

 

I

Le chêne aux flancs noueux dans l’herbe est couché mort,

Il pose sa cognée et s’accoude au long manche ;

Il se courbe, en soufflant, le pied sur une branche ;

Son morceau de pain noir est gagné pour demain ;

Et, s’essuyant le front du revers de la main :

 

"Triste et rude métier que de porter la hache !

À ce labeur de mort quel dieu m’a condamné ?

Sur tes plus beaux enfants j’ai frappé sans relâche,

Et je t’aime pourtant, forêt où je suis né !

 

"Ton ombre est mon pays ; j’y vieillis ; je sais l’âge

Des grands chênes épars sur les coteaux voisins.

Jamais je ne dormis dans les murs d’un village ;

Je ne cueillis jamais le blé ni les raisins.

 

"Ma mère me berça dans la mousse et l’écorce ;

J’ai, dans un nid pareil, vu dormir mes enfants ;

Et, comme moi jadis, fiers de leur jeune force,

Ils grimpaient, tout petits, sur l’arbre que je fends.

 

"J’ai compté de beaux jours, hélas ! et des jours sombres

Que savent tous ces bois, complices ou témoins ;

J’ai connu d’autres maux que la faim sous leurs ombres ;

Dans un corps endurci l’âme ne vit pas moins.

 

"Je la sens s’agiter sous le joug qui m’enchaîne ;

Et l’arbre, gémissant de mes coups assidus,

Parle au noir bûcheron qui fend le cœur du chêne

Comme aux pales rêveurs sur la mousse étendus.

 

"J’eus chez vous mon printemps, mes songes, mes chimères,

Arbres qui modérez le soleil et le vent !

J’ai versé sur vos pieds des larmes bien amères,

Mais pour moi votre miel a coulé bien souvent.

 

"J’entends parfois de loin monter la voix des villes,

Elle m’arrive en bruits douloureux et discords ;

J’aime mieux écouter ces feuillages mobiles

D’où pleut un frais sommeil sur l’âme et sur le corps.


"D’ailleurs, la voix qui siffle en traversant l’érable,

Le son calme et plaintif qui s’exhale du pin,

Ont un écho dans moi, profond, vague, ineffable

Dont j’écoute en tous lieux le murmure sans fin.

 

"Si j’ai vos bras noueux, vos cheveux longs et rudes,

J’ai mes chansons aussi, mes bruits graves et doux,

Et sur mon front ridé le vent des solitudes,

O chênes fraternels, frémit comme sur vous !

 

"En ennemi, pourtant, sur ces monts que j’outrage,

La hache en main, frappant tous mes hôtes chéris,

Liés en vifs faisceaux pour un sordide usage,

Des rameaux et des troncs j’entasse les débris.

 

"Aussi mon àme est triste et j’ai le regard sombre ;

Destructeur des forêts, je me suis odieux ;

J’ai déjà dépouillé cent arpents de leur ombre ;

J’ai fait place aux humains ; pardonnez-moi, grands dieux !

 

"Mais c’est la pauvreté qui par moi vous profane,

Saints temples des forêts, arbres que j’aime en vain !

Pour mes fils affamés dans ma pauvre cabane,

Chaque arbre, hélas ! qui tombe est un morceau de pain.

 

"La pauvreté ! c’est elle avec qui ce fer lutte ;

Elle fait taire en moi ces choses que j’entends ;

C’est elle qui renverse, en pleurant sur sa chute,

Pour les besoins d’un jour, le chêne de cent ans.

 

"Heureux ! — si le bonheur visite un riche même,

Loin de cette ombre antique où parle un dieu caché, —

 

Heureux le laboureur, heureux celui qui sème

Et reçut des aïeux son champ tout défriché !

 

"Il ne récolte pas son pain du sacrilège ;

Tranquille en son labeur, ignorant mes combats,

Il n’a jamais sapé le toit qui le protège,

Ces vieilles amitiés qu’en frémissant j’abats.

 

"Adieu les troncs divins qu’un peuple immense habite,

Les abeilles et l’homme et les oiseaux du ciel,

Tours que le vent balance et dont le flanc palpite

Ruisselant de fraîcheur, d’harmonie et de miel !

 

"Il en reste un… marqué du sceau fatal du maître,

Mon plus cher souvenir… à frapper quelque jour.

Mon vieil hôte, du bois l’ornement et l’ancêtre

À lui de s’écrouler… Puis ce sera mon tour !"

 Victor de Laprade (1812-1883) - poète français - Le bucheron
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23 novembre 2021 2 23 /11 /novembre /2021 16:31

 

Victor de Laprade (1812-1883) poète français



La mort d'un chêne


I

Quand l'homme te frappa de sa lâche cognée,

Ô roi qu'hier le mont portait avec orgueil,

Mon âme, au premier coup, retentit indignée,

Et dans la forêt sainte il se fit un grand deuil.

 

Un murmure éclata sous ses ombres paisibles ;

J'entendis des sanglots et des bruits menaçants ;

Je vis errer des bois les hôtes invisibles,

Pour te défendre, hélas ! contre l'homme impuissants.

 

Tout un peuple effrayé partit de ton feuillage,

Et mille oiseaux chanteurs, troublés dans leurs amours,

Planèrent sur ton front comme un pâle nuage,

Perçant de cris aigus tes gémissements sourds.

 

Le flot triste hésita dans l'urne des fontaines ;

Le haut du mont trembla sous les pins chancelants,

Et l'aquilon roula dans les gorges lointaines

L'écho des grands soupirs arrachés à tes flancs.

 

Ta chute laboura, comme un coup de tonnerre,

Un arpent tout entier sur le sol paternel ;

Et quand son sein meurtri reçut ton corps, la terre

Eut un rugissement terrible et solennel :

 

Car Cybèle t'aimait, toi l'aîné de ses chênes,

Comme un premier enfant que sa mère a nourri ;

Du plus pur de sa sève elle abreuvait tes veines,

Et son front se levait pour te faire un abri.

 

Elle entoura tes pieds d'un long tapis de mousse,

Où toujours en avril elle faisait germer

Pervenche et violette à l'odeur fraîche et douce,

Pour qu'on choisît ton ombre et qu'on y vînt aimer.

 

Toi, sur elle épanchant cette ombre et tes murmures,

Oh ! tu lui payais bien ton tribut filial !

Et chaque automne à flots versait tes feuilles mûres,

Comme un manteau d'hiver, sur le coteau natal.

 

La terre s'enivrait de ta large harmonie ;

Pour parler dans la brise, elle a créé les bois :

Quand elle veut gémir d'une plainte infinie,

Des chênes et des pins elle emprunte la voix.

 

Cybèle t'amenait une immense famille ;

Chaque branche portait son nid ou son essaim :

Abeille, oiseaux, reptile, insecte qui fourmille,

Tous avaient la pâture et l'abri dans ton sein.

 

Ta chute a dispersé tout ce peuple sonore ;

Mille êtres avec toi tombent anéantis ;

À ta place, dans l'air, seuls voltigent encore

Quelques pauvres oiseaux qui cherchent leurs petits.

 

Tes rameaux ont broyé des troncs déjà robustes ;

Autour de toi la mort a fauché largement.

Tu gis sur un monceau de chênes et d'arbustes ;

J'ai vu tes verts cheveux pâlir en un moment.

 

Et ton éternité pourtant me semblait sûre !

a terre te gardait des jours multipliés...

La sève afflue encor par l'horrible blessure

Qui dessécha le tronc séparé de ses pieds.

 

Oh ! ne prodigue plus la sève à ces racines,

Ne verse pas ton sang sur ce fils expiré,

Mère ! garde-le tout pour les plantes voisines :

Le chêne ne boit plus ce breuvage sacré.

 

Dis adieu, pauvre chêne, au printemps qui t'enivre :

Hier, il t'a paré de feuillages nouveaux ;

Tu ne sentiras plus ce bonheur de revivre :

Adieu, les nids d'amour qui peuplaient tes rameaux !

 

Adieu, les noirs essaims bourdonnant sur tes branches,

Le frisson de la feuille aux caresses du vent,

Adieu, les frais tapis de mousse et de pervenches

Où le bruit des baisers t'a réjoui souvent !

 

Ô chêne ! je comprends ta puissante agonie !

Dans sa paix, dans sa force, il est dur de mourir ;

À voir crouler ta tête, au printemps rajeunie,

Je devine, ô géant ! ce que tu dois souffrir.

 

Ainsi jusqu'à ses pieds l'homme t'a fait descendre ;

Son fer a dépecé les rameaux et le tronc ;

Cet être harmonieux sera fumée et cendre,

Et la terre et le vent se le partageront !

 

Mais n'est-il rien de toi qui subsiste et qui dure ?

Où s'en vont ces esprits d'écorce recouverts ?

Et n'est-il de vivant que l'immense nature,

Une au fond, mais s'ornant de mille aspects divers ?

 

Quel qu'il soit, cependant, ma voix bénit ton être

Pour le divin repos qu'à tes pieds j'ai goûté.

Dans un jeune univers, si tu dois y renaître,

Puisses-tu retrouver la force et la beauté !

 

Car j'ai pour les forêts des amours fraternelles ;

Poète vêtu d'ombre, et dans la paix rêvant,

Je vis avec lenteur, triste et calme, et, comme elles,

Je porte haut ma tête, et chante au moindre vent.

 

Je crois le bien au fond de tout ce que j'ignore ;

J'espère malgré tout, mais nul bonheur humain :

Comme un chêne immobile, en mon repos sonore,

J'attends le jour de Dieu qui nous luira demain.

 

En moi de la forêt le calme s'insinue ;

De ses arbres sacrés, dans l'ombre enseveli,

J'apprends la patience aux hommes inconnue,

Et mon coeur apaisé vit d'espoir et d'oubli.

 

Mais l'homme fait la guerre aux forêts pacifiques ;

L'ombrage sur les monts recule chaque jour ;

Rien ne nous restera des asiles mystiques

Où l'âme va cueillir la pensée et l'amour.

 

Prends ton vol, ô mon coeur ! la terre n'a plus d'ombres

Et les oiseaux du ciel, les rêves infinis,

Les blanches visions qui cherchent les lieux sombres,

Bientôt n'auront plus d'arbre où déposer leurs nids.

 

La terre se dépouille et perd ses sanctuaires ;

On chasse des vallons ses hôtes merveilleux.

Les dieux aimaient des bois les temples séculaires,

La hache a fait tomber les chênes et les dieux.

 

Plus d'autels, plus d'ombrage et de paix abritée,

Plus de rites sacrés sous les grands dômes verts !

Nous léguons à nos fils la terre dévastée ;

Car nos pères nous ont légué des cieux déserts.

 

II

Ainsi tu gémissais, poète, ami des chênes,

Toi qui gardes encor le culte des vieux jours.

Tu vois l'homme altéré sans ombre et sans fontaines ;

Va ! l'antique Cybèle enfantera toujours !

 

Lève-toi ! c'est assez pleurer sur ce qui tombe ;

La lyre doit savoir prédire et consoler ;

Quand l'esprit te conduit sur le bord d'une tombe,

De vie et d'avenir c'est pour nous y parler.

 

Crains-tu de voir tarir la sève universelle,

Parce qu'un chêne est mort et qu'il était géant ?

Ô poète ! âme ardente en qui l'amour ruisselle,

Organe de la vie, as-tu peur du néant ?

 

Va ! l'oeil qui nous réchauffe a plus d'un jour à luire ;

Le grand semeur a bien des graines à semer.

La nature n'est pas lasse encor de produire :

Car, ton coeur le sait bien, Dieu n'est pas las d'aimer.

 

Tandis que tu gémis sur cet arbre en ruines,

Mille germes là-bas, déposés en secret,

Sous le regard de Dieu, veillent dans ces collines,

Tout prêts à s'élancer en vivante forêt.

 

Nos fils pourront aimer et rêver sous leurs dômes ;

Le poète adorer la nature et chanter :

Dans l'ombreux labyrinthe où tu vois des fantômes,

Un idéal plus pur viendra les visiter.

 

Croissez sur nos débris, croissez, forêts nouvelles !

Sur vos jeunes bourgeons nous verserons nos pleurs ;

D'avance je vous vois, plus fortes et plus belles,

Faire un plus doux ombrage à des hôtes meilleurs.

 

Vous n'abriterez plus de sanglants sacrifices ;

L'âge emporte les dieux ennemis de la paix.

Aux chants, aux jeux sacrés, vos séjours sont propices ;

Votre mousse aux loisirs offre des lits épais.

 

Ne penche plus ton front sur les choses qui meurent ;

Tourne au levant tes yeux, ton coeur à l'avenir.

Les arbres sont tombés, mais les germes demeurent ;

Tends sur ceux qui naîtront tes bras pour les bénir.

 

Poète aux longs regards, vois les races futures,

Vois ces bois merveilleux à l'horizon éclos ;

Dans ton sein prophétique écoute les murmures ,

Écoute ! au lieu d'un bruit de fer et de sanglots,

 

Sur des coteaux baignés par des clartés sereines,

Où des peuples joyeux semblent se reposer,

Sous les chênes émus, les hêtres et les frênes,

On dirait qu'on entend un immense baiser.

 Victor de Laprade (1812-1883) - poète français - La mort d'un chêne
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23 novembre 2021 2 23 /11 /novembre /2021 16:29

 

Victor de Laprade (1812-1883) poète français 

 


A un grand arbre

 


L'esprit calme des dieux habite dans les plantes.

Heureux est le grand arbre aux feuillages épais ;

Dans son corps large et sain la sève coule en paix,

Mais le sang se consume en nos veines brûlantes.

 

A la croupe du mont tu sièges comme un roi ;

Sur ce trône abrité, je t'aime et je t'envie ;

Je voudrais échanger ton être avec ma vie,

Et me dresser tranquille et sage comme toi.

 

Le vent n'effleure pas le sol où tu m'accueilles ;

L'orage y descendrait sans pouvoir t'ébranler ;

Sur tes plus hauts rameaux, que seuls on voit trembler,

Comme une eau lente, à peine il fait gémir tes feuilles.

 

L'aube, un instant, les touche avec son doigt vermeil ;

Sur tes obscurs réseaux semant sa lueur blanche,

La lune aux pieds d'argent descend de branche en branche,

Et midi baigne en plein ton front dans le soleil.

 

L'éternelle Cybèle embrasse tes pieds fermes ;

Les secrets de son sein, tu les sens, tu les vois ;

Au commun réservoir en silence tu bois,

Enlacé dans ces flancs où dorment tous les germes.

 

Salut, toi qu'en naissant l'homme aurait adoré !

Notre âge, qui se rue aux luttes convulsives,

Te voyant immobile, a douté que tu vives,

Et ne reconnaît plus en toi d'hôte sacré,

 

Ah ! moi, je sens qu'une âme est là sous ton écorce :

Tu n'as pas nos transports et nos désirs de feu,

Mais tu rêves, profond et serein comme un dieu ;

Ton immobilité repose sur ta force.

 

Salut ! Un charme agit et s'échange entre nous.

Arbre, je suis peu fier de l'humaine nature ;

Un esprit revêtu d'écorce et de verdure

Me semble aussi puissant que le nôtre et plus doux.

 

Verse à flots sur mon front ton ombre qui m'apaise ;

Puisse mon sang dormir et mon corps s'affaisser ;

Que j'existe un moment sans vouloir ni penser :

La volonté me trouble, et la raison me pèse.

 

Je souffre du désir, orage intérieur ;

Mais tu ne connais, toi, ni l'espoir, ni le doute,

Et tu n'as su jamais ce que le plaisir coûte ;

Tu ne l'achètes pas au prix de la douleur.

 

Quand un beau jour commence et quand le mal fait trêve,

Les promesses du ciel ne valent pas l'oubli ;

Dieu même ne peut rien sur le temps accompli ;

Nul songe n'est si doux qu'un long sommeil sans rêve.

 

Le chêne a le repos, l'homme a la liberté...

Que ne puis-je en ce lieu prendre avec toi racines !

Obéir, sans penser, à des forces divines,

C'est être dieu soi-même, et c'est ta volupté.

 

Verse, ah ! verse dans moi tes fraîcheurs printanières,

Les bruits mélodieux des essaims et des nids,

Et le frissonnement des songes infinis ;

Pour ta sérénité je t'aime entre nos frères.

 

Si j'avais, comme toi, tout un mont pour soutien,

Si mes deux pieds trempaient dans la source des choses,

Si l'Aurore humectait mes cheveux de ses roses.

Si mon coeur recélait toute la paix du tien ;

 

Si j'étais un grand chêne avec ta sève pure,

Pour tous, ainsi que toi, bon, riche, hospitalier,

J'abriterais l'abeille et l'oiseau familier

Qui, sur ton front touffu, répandent le murmure ;

 

Mes feuilles verseraient l'oubli sacré du mal ;

Le sommeil, à mes pieds, monterait de la mousse ;

Et là viendraient tous ceux que la cité repousse

Ecouter ce silence où parle l'idéal.

 

Nourri par la nature, au destin résignée,

Des esprits qu'elle aspire et qui la font rêver,

Sans trembler devant lui, comme sans le braver,

Du bûcheron divin j'attendrais la cognée.

Rousseau - Le grand chêne, vers 1840, Victoria and Albert Museum.

Rousseau - Le grand chêne, vers 1840, Victoria and Albert Museum.

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22 novembre 2021 1 22 /11 /novembre /2021 22:30


 

Pierre de Ronsard (1524 - 1585), poète français

plaidoyer sincère et émouvant sur le sort de nos forêts immémoriales :

 

Contre les bucherons de la forest de Gastine.

 

Quiconque aura premier la main embesongnée

A te couper, forest, d'une dure congnée,

Qu'il puisse s'enferrer de son propre baston,

Et sente en l'estomac la faim d'Erisichton,

Qui coupa de Cerés le Chesne venerable

Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,

Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,

Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :

Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,

Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu'il puisse pour vanger le sang de nos forests,

Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests

Devoir à l'usurier, et qu'en fin il consomme

Tout son bien à payer la principale somme.

 

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau

Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,

Porté d'impatience et de fureur diverse,

Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

 

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)

Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,

Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force

Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?

Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur

Pour piller un butin de bien peu de valeur,

Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses

Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

 

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,

Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers

Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere

Plus du Soleil d'Esté ne rompra la lumiere.

 

Plus l'amoureux Pasteur sur un tronq adossé,

Enflant son flageolet à quatre trous persé,

Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,

Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette :

Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :

Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,

Dont l'ombrage incertain lentement se remue,

Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :

Tu perdras ton silence, et haletans d'effroy

Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

 

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,

Où premier j'accorday les langues de ma lyre,

Où premier j'entendi les fleches resonner

D'Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :

Où premier admirant la belle Calliope,

Je devins amoureux de sa neuvaine trope,

Quand sa main sur le front cent roses me jetta,

Et de son propre laict Euterpe m'allaita.

 

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,

De tableaux et de fleurs autrefois honorées,

Maintenant le desdain des passans alterez,

Qui bruslez en Esté des rayons etherez,

Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,

Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

 

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,

Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,

Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,

Peuples vrayment ingrats, qui n'ont sceu recognoistre

Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,

De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

 

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie !

Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,

Qui dit que toute chose à la fin perira,

Et qu'en changeant de forme une autre vestira :

De Tempé la vallée un jour sera montagne,

Et la cyme d'Athos une large campagne,

Neptune quelquefois de blé sera couvert.

La matiere demeure, et la forme se perd.


 

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22 novembre 2021 1 22 /11 /novembre /2021 22:29

 

Gaston Couté (1880-1911) poète libertaire et chansonnier français


 

La chanson du gui


Le soir étend sur les grands bois

Son manteau d'ombre et de mystère ;

Les vieux menhirs, dans la bruyère

Qui s'endort, veillent et des voix

Semblent sortir de chaque pierre.

L'heure est muette comme aux temps

Où, dans les forêts souveraines,

Les vierges blondes et sereines

Et les druides aux cheveux blancs

Allaient cueillir le gui des chênes.

 

Réveillez-vous, ô fiers Gaulois,

Jetez an loin votre suaire

Gris de la funèbre poussière

De la tombe et, comme autrefois,

Poussez votre long cri de guerre

Qui fit trembler les plus vaillants,

Allons, debout ! brisez vos chaînes

Invisibles qui vous retiennent

Loin des bois depuis deux mille ans.

Allez cueillir le gui des chênes.

 

Barde, fais vibrer sous tes doigts

Les fils d'or de la lyre altière,

Et gonfle de ta voix de tonnerre

Pour chanter plus haut les exploits

Des héros à fauve crinière

Qui, devant les flots triomphants

Et serrés des légions romaines

Donnèrent le sang de leurs veines

our sauver leurs dieux tout puissants

Et le gui sacré des grands chênes.

 

Envoi :

Gaulois, pour vos petits-enfants,

Cueillez aux rameaux verdoyants

Du chêne des bois frissonnants

Le gui aux feuilles souveraines

Et dont les vertus surhumaines

Font des hommes forts et vaillants.

Cueillez pour nous le gui des chênes.

Gaston Couté (1880-1911) - poète libertaire et chansonnier français -  La chanson du gui
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22 novembre 2021 1 22 /11 /novembre /2021 22:29

Joachim Du Bellay (1522-1560) poète français

 

Qui a vu quelquefois un grand chêne asséché


Qui a vu quelquefois un grand chêne asséché,

Qui pour son ornement quelque trophée porte,

Lever encore au ciel sa vieille tête morte,

Dont le pied fermement n'est en terre fiché,

 

Mais qui dessus le champ plus qu'à demi penché

Montre ses bras tout nus et sa racine torte,

Et sans feuille ombrageux, de son poids se supporte

Sur un tronc nouailleux en cent lieux ébranché :

 

Et bien qu'au premier vent il doive sa ruine,

Et maint jeune à l'entour ait ferme la racine,

Du dévot populaire être seul révéré :

 

Qui ta chêne a pu voir, qu'il imagine encore

Comme entre les cités, qui plus florissent ore,

Ce vieil honneur poudreux est le plus honoré.

 

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20 novembre 2021 6 20 /11 /novembre /2021 23:44

 

Alphonse de Lamartine (1790-1869) poète

 

Le chêne - suite de Jehova

 

Voilà ce chêne solitaire

Dont le rocher s'est couronné,

Parlez à ce tronc séculaire,

Demandez comment il est né.

 

Un gland tombe de l'arbre et roule sur la terre,

L'aigle à la serre vide, en quittant les vallons,

S'en saisit en jouant et l'emporte à son aire

Pour aiguiser le bec de ses jeunes aiglons;

 

Bientôt du nid désert qu'emporte, la tempête

Il roule confondu dans les débris mouvants,

Et sur la roche nue un grain de sable arrête

Celui qui doit un jour rompre l'aile des vents;

 

L'été vient, l'Aquilon soulève

La poudre des sillons, qui pour lui n'est qu'un jeu,

Et sur le germe éteint où couve encor la sève

En laisse retomber un peu !

 

Le printemps de sa tiède ondée

L'arrose comme avec la main ;

Cette poussière est fécondée

Et la vie y circule enfin!

 

La vie ! à ce seul mot tout oeil, toute pensée,

S'inclinent confondus et n'osent pénétrer ;

Au seuil de l'Infini c'est la borne placée ;

Où la sage ignorance et l'audace insensée

Se rencontrent pour adorer !

 

Il vit, ce géant des collines !

Mais avant de paraître au jour,

Il se creuse avec ses racines

Des fondements comme une tour.

Il sait quelle lutte s'apprête,

Et qu'il doit contre la tempête

Chercher sous la terre un appui;

Il sait que l'ouragan sonore

L'attend au jour !.., ou, s'il l'ignore,

Quelqu'un du moins le sait pour lui !

 

Ainsi quand le jeune navire

Où s'élancent les matelots,

Avant d'affronter son empire,

Veut s'apprivoiser sur les flots,

Laissant filer son vaste câble,

Son ancre va chercher le sable

Jusqu'au fond des vallons mouvants,

Et sur ce fondement mobile

Il balance son mât fragile

Et dort au vain roulis des vents !

 

Il vit ! Le colosse superbe

Qui couvre un arpent tout entier

Dépasse à peine le brin d'herbe

Que le moucheron fait plier !

Mais sa feuille boit la rosée,

Sa racine fertilisée

Grossit comme une eau dans son cours,

Et dans son coeur qu'il fortifie

Circule un sang ivre de vie

Pour qui les siècles sont des jours !

 

Les sillons où les blés jaunissent

Sous les pas changeants des saisons,

Se dépouillent et se vêtissent

Comme un troupeau de ses toisons ;

Le fleuve naît, gronde et s'écoule,

La tour monte, vieillit, s'écroule ;

L'hiver effeuille le granit,

Des générations sans nombre

Vivent et meurent sous son ombre,

Et lui ? voyez ! il rajeunit !

 

Son tronc que l'écorce protège,

Fortifié par mille noeuds,

Pour porter sa feuille ou sa neige

S'élargit sur ses pieds noueux ;

Ses bras que le temps multiplie,

Comme un lutteur qui se replie

Pour mieux s'élancer en avant,

Jetant leurs coudes en arrière,

Se recourbent dans la carrière

Pour mieux porter le poids du vent !

 

Et son vaste et pesant feuillage,

Répandant la nuit alentour,

S'étend, comme un large nuage,

Entre la montagne et le jour ;

Comme de nocturnes fantômes,

Les vents résonnent dans ses dômes,

Les oiseaux y viennent dormir,

Et pour saluer la lumière

S'élèvent comme une poussière,

Si sa feuille vient à frémir!

 

La nef, dont le regard implore

Sur les mers un phare certain,

Le voit, tout noyé dans l'aurore,

Pyramider dans le lointain !

Le soir fait pencher sa grande ombre

Des flancs de la colline sombre

Jusqu'au pied des derniers coteaux.

Un seul des cheveux de sa tête

Abrite contre la tempête

Et le pasteur et les troupeaux !

 

Et pendant qu'au vent des collines

Il berce ses toits habités,

Des empires dans ses racines,

Sous son écorce des cités ;

Là, près des ruches des abeilles,

Arachné tisse ses merveilles,

Le serpent siffle, et la fourmi

Guide à des conquêtes de sables

Ses multitudes innombrables

Qu'écrase un lézard endormi !

 

Et ces torrents d'âme et de vie,

Et ce mystérieux sommeil,

Et cette sève rajeunie

Qui remonte avec le soleil ;

Cette intelligence divine

Qui pressent, calcule, devine

Et s'organise pour sa fin,

Et cette force qui renferme

Dans un gland le germe du germe

D'êtres sans nombres et sans fin !

 

Et ces mondes de créatures

Qui, naissant et vivant de lui,

Y puisent être et nourritures

Dans les siècles comme aujourd'hui;

Tout cela n'est qu'un gland fragile

Qui tombe sur le roc stérile

Du bec de l'aigle ou du vautour !

Ce n'est qu'une aride poussière

Que le vent sème en sa carrière

Et qu'échauffe un rayon du jour !

 

Et moi, je dis : Seigneur ! c'est toi seul, c'est ta force,

Ta sagesse et ta volonté,

Ta vie et ta fécondité,

Ta prévoyance et ta bonté !

Le ver trouve ton nom gravé sous son écorce,

Et mon oeil dans sa masse et son éternité !

Alphonse de Lamartine (1790-1869) - poète - Le chêne - suite de Jehova
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20 novembre 2021 6 20 /11 /novembre /2021 23:43

 

Jean-Michel Bollet - poète

 

Le chêne 


Affrontant les étés et les rudes hivers,

Avec ténacité et la frondaison digne

Qu’il soit couvert de neige ou de feuillages verts,

Il est respecté par son caractère insigne.

 

Ses amis sont les champs depuis cent et mille ans

Et la terre tournée avec bœufs et charrue

Des forçats-paysans aux pas collants mi-lents

Qui sont une figure aujourd’hui disparue.

 

Se voient s’enfler autour de l’écorce des nœuds

Et s’allonger ses bras que la sève alimente

Soutenant le nid du geai qui prend soin des oeufs

Pour qu’un jour son petit éclos le complimente.

 

Les villageois d’antan, ivres de leur jeunesse

Allaient sous son ombrage et s’asseyaient dessus

Ses inertes serpents faisant mal à la fesse

Dont la queue s’enterrait dans des endroits cossus.

 

Il sentait bon la mousse et après une averse

D’autres odeurs passaient qu’ils jouaient à nommer :

Foin fraîchement coupé venu grâce à la herse,

Chaud lisier fermenté propre à les assommer.

 

Et comme était douce la sieste familière

Après la soupe aux pois et la saucisse au lard

En leur offrant une présence hospitalière

Qu’adoraient ces trapus, soiffards et rigolards...

 

Tôt, le matin, chacun, l’observe et le détaille :

Il est calme ou nerveux, serré ou évasé ;

Il nous prédit le vent, une pluie en bataille

Ou un soleil de plomb sur le mont embrasé.

 

Quand nous serons passés, toi tu nous survivras ;

Chêne, nous diras-tu où ira notre route ?

Tu vis des dos courbés, des fardeaux sur les bras :

Aurons-nous encore un peu de mie sous la croûte ?

 

Mais, tu n’en as cure et tu poursuis ta croissance

En poussant tes bourgeons poisseux et qui seront

Couronnés de feuillage et qui dans le vent dansent

En faisant grincer tes branches liées au tronc.

 

Et ton énorme pied commande à tous tes doigts

D’aller chercher à la fois boisson, nourriture

Qui reviennent donner de la force à tes bois

Prêts à se défendre contre la pourriture.

 

Chêne majestueux, tu servis les auspices

De Saint Louis qui te choisit pour présider

La solennité de l’action de justice

En s’appuyant sur toi comme pour le guider.

 

Tu es associé aux quatre-vingt années

De vraie fidélité par les époux humains

Et tes feuilles sur le képi sont alignées

Comme le laurier sur les empereurs romains.

 

Arbre, je te touche de mes mains tout entières ;

Je ne peux t’enlacer : laisse-moi t’embrasser,

Tu es de toutes les espèces forestières

La seule cuirassée qu’on ne peut terrasser.

 

Et si tu me donnais un petit peu de toi

Pour construire en bas de mon village ma ferme ?

Tu pourrais allonger quelques doigts sous mon toit

Et un autre à l’entrée pour que la porte ferme.

 

Ah, comme je voudrais te laisser mon empreinte

En mourant avec toi dans un espace creux

Quand tu seras très vieux et que tu auras crainte

D’entendre croasser le commun corbeau freux.

 

Dis, quand je te quittais, chaque soir, attendri

Par tes enchantements, je pleurais en silence ;

Une fois, je maudis douze ailes de perdrix

Volant par-dessus toi : mon dieu, quelle insolence !

 Jean-Michel Bollet - poète - Le chêne 
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19 novembre 2021 5 19 /11 /novembre /2021 23:54

 

Alfred Victor de Vigny (1797-1863) écrivain, romancier, dramaturge et poète français.

Recueil : "Poèmes antiques et modernes"

Écrit en 1815.

 

Idylle dans le goût de Théocrite

 

La Dryade

 

Honorons d’abord la Terre, qui, la première entre les dieux, rendit
ici les oracles…

J’adore aussi les nymphes.
Eschyle.

 

Vois-tu ce vieux tronc d’arbre aux immenses racines ?

Jadis il s’anima de paroles divines ;

Mais par les noirs hivers le chêne fut vaincu.

Et la dryade aussi, comme l’arbre, a vécu.

(Car, tu le sais, berger, ces déesses fragiles,

Envieuses des jeux et des danses agiles,

Sous l’écorce d’un bois où les fixa le sort,

Reçoivent avec lui la naissance et la mort.)

Celle dont la présence enflamma ces bocages

Répondait aux pasteurs du sein de verts feuillages,

Et, par des bruits secrets, mélodieux et sourds,

Donnait le prix du chant ou jugeait les amours.

Bathylle aux blonds cheveux, Ménalque aux noires tresses,

Un jour lui racontaient leurs rivales tendresses.

L’un parait son front blanc de myrte et de lotus ;

L’autre, ses cheveux bruns de pampres revêtus,

Offrait à la dryade une coupe d’argile ;

Et les roseaux chantants enchaînés par Bathylle,

Ainsi que le dieu Pan l’enseignait aux mortels,

S’agitaient, suspendus aux verdoyants autels.

J’entendis leur prière, et de leur simple histoire

Les Muses et le temps m’ont laissé la mémoire.

 

MÉNALQUE.

Ô déesse propice ! écoute, écoute-moi !

Les faunes, les sylvains dansent autour de toi,

Quand Bacchus a reçu leur brillant sacrifice ;

Ombrage mes amours, ô déesse propice !

 

BATHYLLE.

Dryade du vieux chêne, écoute mes aveux !

Les vierges, le matin, dénouant leurs cheveux,

Quand du brûlant amour la saison est prochaine,

T’adorent ; je t’adore, ô dryade du chêne !

 

MÉNALQUE.

Que Liber protecteur, père des longs festins,

Entoure de ses dons tes champêtres destins,

Et qu’en écharpe d’or la vigne tortueuse

Serpente autour de toi, fraîche et voluptueuse !

 

BATHYLLE.

Que Vénus te protège et t’épargne ses maux,

Qu’elle anime, au printemps, tes superbes rameaux ;

Et, si de quelque amour, pour nous mystérieuse,

Le charme te liait à quelque jeune yeuse,

Que ses bras délicats et ses feuillages verts

A tes bras amoureux se mêlent dans les airs !

 

MÉNALQUE.

Ida ! j’adore Ida, la légère bacchante :

Ses cheveux noirs, mêlés de grappes et d’acanthe,

Sur le tigre, attaché par une griffe d’or,

Roulent abandonnés ; sa bouche rit encor

En chantant Évoé ; sa démarche chancelle ;

Les pieds nus, ses genoux que la robe décèle,

S’élancent, et son oeil, de feux étincelant,

Brille comme Phébus sous le signe brûlant.

 

BATHYLLE.

C’est toi que je préfère, ô toi, vierge nouvelle,

Que l’heure du matin à nos désirs révèle !

Quand la lune au front pur, reine des nuits d’été,

Verse au gazon bleuâtre un regard argenté,

Elle est moins belle encor que ta paupière blonde,

Qu’un rayon chaste et doux sous son long voile inonde.

 

MÉNALQUE.

Si le fier léopard, que les jeunes sylvains

Attachent rugissant au char du dieu des vins,

Voit amener au loin l’inquiète tigresse

Que les faunes, troublés par la joyeuse ivresse,

N’ont pas su dérober à ses regards brûlants,

Il s’arrête, il s’agite, et de ses cris roulants

Les bois sont ébranlés ; de sa gueule béante,

L’écume coule à flots sur une langue ardente ;

Furieux, il bondit, il brise ses liens,

Et le collier d’ivoire et les jougs phrygiens :

Il part, et, dans les champs qu’écrasent ses caresses,

Prodigue à ses amours de fougueuses tendresses.

Ainsi, quand tu descends des cimes de nos bois,

Ida ! lorsque j’entends ta voix, ta jeune voix,

Annoncer par des chants la fête bacchanale,

Je laisse les troupeaux, la bêche matinale,

Et la vigne et la gerbe où mes jours sont liés :

Je pars, je cours, je tombe et je brûle à tes pieds.

 

BATHYLLE.

Quand la vive hirondelle est enfin réveillée,

Elle sort de l’étang, encore toute mouillée,

Et, se montrant au jour avec un cri joyeux,

Au charme d’un beau ciel, craintive, ouvre les yeux ;

Puis, sur le pâle saule, avec lenteur voltige,

Interroge avec soin le bouton et la tige ;

Et, sûre du printemps, alors, et de l’amour,

Par des cris triomphants célèbre leur retour.

Elle chante sa joie aux rochers, aux campagnes,

Et, du fond des roseaux excitant ses compagnes :

"Venez ! dit-elle ; allons, paraissez, il est temps !

Car voici la chaleur, et voici le printemps."

Ainsi, quand je te vois, ô modeste bergère !

Fouler de tes pieds nus la riante fougère,

J’appelle autour de moi les pâtres nonchalants,

A quitter le gazon, selon mes vœux, trop lents ;

Et crie, en te suivant dans ta course rebelle :

"Venez ! oh ! venez voir comme Glycère est belle !"

 

MÉNALQUE.

Un jour, jour de Bacchus, loin des jeux égaré,

Seule je la surpris au fond du bois sacré :

Le soleil et les vents, dans ces bocages sombres,

Des feuilles sur ses traits faisaient flotter les ombres ;

Lascive, elle dormait sur le thyrse brisé ;

Une molle sueur, sur son front épuisé,

Brillait comme la perle en gouttes transparentes,

Et ses mains, autour d’elle, et sous le lin errantes,

Touchant la coupe vide, et son sein tour à tour,

Redemandaient encore et Bacchus et l’Amour.

 

BATHYLLE.

Je vous adjure ici, nymphes de la Sicile,

Dont les doigts, sous les fleurs, guident l’onde docile ;

Vous reçûtes ses dons, alors que sous nos bois,

Rougissante, elle vint pour la première fois.

Ses bras blancs soutenaient sur sa tête inclinée

L’amphore, œuvre divine aux fêtes destinée,

Qu’emplit la molle poire, et le raisin doré,

Et la pêche au duvet de pourpre coloré ;

Des pasteurs empressés l’attention jalouse

L’entourait, murmurant le nom sacré d’épouse ;

Mais en vain : nul regard ne flatta leur ardeur ;

Elle fut toute aux dieux et toute à la pudeur.

 

Ici, je vis rouler la coupe aux flancs d’argile ;

Le chêne ému tremblait, la flûte de Bathylle

Brilla d’un feu divin ; la dryade un moment,

Joyeuse, fit entendre un long frémissement,

Doux comme les échos dont la voix incertaine

Murmure la chanson d’une flûte lointaine.

 

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