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3 novembre 2022 4 03 /11 /novembre /2022 17:56

 

 

Nâzım Hikmet Ran (1901-1963) poète turc, puis citoyen polonais, 

 

 

Le noyer


Je suis tout imprégné de mer et sur ma tête écument les nuées

Dans le jardin de Gulhané, voilà que je suis un noyer

Un vieux noyer tout émondé, le corps couvert de cicatrices

Nul ne le sait, ni toi, ni même la police.

 

Dans le jardin de Gulhané, voilà que je suis un noyer

Et tout mon feuillage frémit comme au fond de l'eau le poisson

Et comme des mouchoirs de soie, mes feuilles froissent leurs frissons

Arrache-les, ô mon amour, pour essuyer tes pleurs.

Or mes feuilles, ce sont mes mains, j'ai justement cent mille mains

De cent mille mains je te touche et je touche Istanbul

Mes feuilles ce sont mes yeux, et je regarde émerveillé

De cent mille yeux je te contemple et je contemple Istanbul

Et mes feuilles battent et battent comme cent mille coeurs

 

Dans le jardin de Gulhané, voilà que je suis un noyer

Nul ne le sait, ni toi, ni même la police.

Nâzım Hikmet Ran (1901-1963) - poète turc, (citoyen polonais) - Le noyer
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3 novembre 2022 4 03 /11 /novembre /2022 17:03


 

Charles Trenet (1913-2001) auteur-compositeur-interprète français.

1948



Une noix

 

Une noix

Qu'y a-t-il à l'intérieur d'une noix

Qu'est-ce qu'on y voit,

quand elle est fermée

On y voit la nuit en rond

et les plaines et les monts

Des rivières et des vallons,

on y voit toute une armée

Des soldats bardés de fer

qui joyeux partent pour la guerre

Et fuyant l'orage des bois,

on voit les chevaux du roi,

près d'la rivière


Une noix

Qu'y a-t-il à l'intérieur d'une noix

Qu'est-ce qu'on y voit

Quand elle est fermée

On y voit mille soleils,

tous à tes yeux bleus pareils

On y voit briller la mer

et dans l'espace d'un éclair

Un voilier noir qui chavire

On y voit les écoliers

qui dévorent leurs tabliers,

des abbés à bicyclette,

le 14 Juillet en fête

Et ta robe au vent du soir

On y voit des reposoirs

qui s'apprêtent


Une noix

Qu'y a-t-il à l'intérieur d'une noix

Qu'est-ce qu'on y voit

Quand elle est ouverte...

Quand elle est ouverte,

on n'a pas le temps d'y voir

On la croque et puis bonsoir

On n'a pas le temps d'y voir

On la croque et puis bonsoir

Les découvertes

Ha, une noix

 Charles Trenet (1913-2001) - auteur-compositeur-interprète français - Une noix
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3 novembre 2022 4 03 /11 /novembre /2022 16:51

 

Tristan Derème, (de son vrai nom Philippe Huc, 1889-1941) poète français, 


Recueil : Les noix


 

La chouette


Dans un grand noyer habitait une chouette. 

C’est elle qui nous dénonçait à l’oncle Théodore 

quand nous avions mangé des noix. 

Vous ne me croyez pas ?

Je vous supplie d’entendre mon histoire.


On nous avait donc défendu de manger des noix, sinon au dessert ; 

et l’oncle Théodore nous avait dit gravement :

"Si vous désobéissez, je serai prévenu par la chouette, qui est vigilante. 

Elle habite le noyer. Vous ne la voyez pas mais elle vous voit, 

et si vous prenez une seule noix, dès que vous oserez arracher 

cette peau épaisse et verte qui enveloppe la coquille, elle vous lancera 

sur les doigts l’un de ses regards redoutables et je saurai tout."

Nous étions fort interdits.

 

Pendant plusieurs jours, 

nous n’osâmes toucher à ces fruits défendus. 

Mais il nous vint ensuite à l’idée que l’oncle, pour nous effrayer, 

avait sans doute exagéré beaucoup le pouvoir de la chouette.

Au demeurant, cet oiseau devait se soucier assez peu de faire punir

des enfants qu’elle ne connaissait que de vue. Bref, un soir affreux,

mon oncle, à table, considérant mon pouce et mon index :

"La chouette, dit-il, a regardé tes doigts ! 

Le feu de son œil les a noircis. Qu’as-tu fait ?" 

J’avouai en pleurant.


Ne me dites pas que c’est la peau des noix qui a fait de telles taches.

Je le sais maintenant. Je l’ignorais alors.

L’année suivante, sous l’arbre, et redoutant toujours le regard

dangereux, je mis les vieux gants de mon oncle et constatai le soir,

délicieusement, que les yeux de l’oiseau ne perçaient pas le cuir.

Tristan Derème, (Philippe Huc, 1889-1941) - poète français - Recueil : Les noix - La chouette
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3 novembre 2022 4 03 /11 /novembre /2022 16:19

 

 

Louis Codet (1876-1914) écrivain français.

 

La noix 


J'ai pelé la petite noix

Dont j'ai cassé la coque blanche

Entre deux pierres,

La curieuse coque de bois.

J'ai pelé la petite noix;

On dirait un jouet d'ivoire,

Un curieux jouet chinois.

L'odeur fraîche et un peu amère

De ces grands bois

M'a parfumé la bouche entière !

J'ai croqué la petite noix,

Ce curieux jouet chinois.

 Louis Codet (1876-1914) - Ecrivain français - La noix 
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2 novembre 2022 3 02 /11 /novembre /2022 22:54

 

 

Maurice Rollinat (1846-1903) poète français 

Recueil : Paysages et paysans (1899).


 

Les trois noyers


Qui les planta là, dans ces flaques,

Au cœur même de ces cloaques ?

Aucun ne le sait, mais on croit

Au surnaturel de l'endroit.

 

Narguant les ans et les tonnerres,

Les trois grands arbres centenaires

Croissent au plus creux du pays,

Aussi redoutés que haïs.

 

À leur groupe un effroi s'attache.

Nul n'oserait brandir sa hache

Contre l'un de ces trois noyers

Qu'on appelle les trois sorciers.

 

Car, si le hasard les rassemble,

Il fait aussi qu'ils se ressemblent :

Ils sont d'aspect énorme et rond,

Jumeaux de la tête et du tronc.

 

Ils ont la même étrange mousse,

Et le même gui monstre y pousse.

Ils sont également tordus,

Bossués, ridés et fendus.

 

Et, de tous points, jusqu'au gris marbre

De leur écorce, les trois arbres

Pour les yeux forment en effet

Un trio sinistre parfait.

 

Par le glacé de leur ombrage

Ils rendent à ce marécage

L'humidité qu'y vont pompant

Leurs grandes racines-serpent.

 

Au-dessus du jonc et de l'aune

Leur feuillage verdâtre et jaune

Tour à tour fixe et clapotant

Est tout le portrait de l'étang.

 

On ne voit que le noir plumage

Du seul corbeau dans leur branchage ;

Et c'est le diable, en tapinois,

Qui, tous les ans, cueille leurs noix.

 

On dit qu'ils ont les facultés,

Les façons de l'humanité,

Qu'ils parlent entre eux, se déplacent,

Qu'ils se rapprochent, s'entrelacent.

 

On ajoute, même, tout bas,

Qu'on les a vus, du même pas,

Cheminer roides, côte à côte,

Dressant au loin leur taille haute.

 

Et l'on prétend que leurs crevasses,

Autant d'âpres gueules vivaces,

Ont fait plus d'un repas hideux

Des pâtres égarés près d'eux.

 

Enfin, tous trois ont leur chouette

Qui, le jour, n'étant pas muette,

Pousse des plaintes de damné

Dès que le ciel s'est charbonné.

 

Et chacune prédit un sort :

L'une clame la maladie,

Une autre annonce l'agonie,

La troisième chante la mort.

 

C'est pourquoi, funeste et sacrée,

L'horreur épaissit désormais

Leur solitude. Pour jamais

On se sauve de leur contrée !

Maurice Rollinat (1846-1903) - poète français - Les trois noyers
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1 novembre 2022 2 01 /11 /novembre /2022 23:47

 

 

L’école de médecine de Salerne (Schola Medica Salernitana),  fondée en Europe au Moyen Âge, vers le IX° siècle atteint son apogée au XI° siècle et XII° siècle.

Au XIe siècle, la ville de Salerne produit avec une relative abondance céréales, fruits et noix. Ce qui en fait l'une des villes les plus saines d'Italie.


Noix après le repas ...


Du bien et du mal que font les noix

Puisque beaucoup font tant de cas

De la noix après le repas,

Il en faut toucher quelque chose,

Et pour mieux suivre notre glose,

Je dis que par dessus les noix

Des communes on fait le choix,

Qu'à l'estomac elles sont bonnes,

Et ne nuisent point aux personnes,

Pourvu que selon notre aveu

En tout temps l'on en mange peu,

Et que d'une dent martiale

L'on mâche bien ce qu'on avale,

Ainsi les noix dans jeune, ou vieux

Font que la viande se cuit mieux,

Mais l'excès nous gêne la panse

Et la tête plus qu'on ne pense ;

Que si cet excès est plus grand

Je ne veux pas être garant,

Qu'un flux de sang quoi qu'il en gronde

N'envoie un homme en l'autre monde,

Je maintiens aussi que la noix

Gâte la parole et la voix, 

Et qu'elle nuit à la poitrine

Mais qu'elle sert de Médecine,

Et d'un antidote bénin

Contre la force du venin, 

Car son huile très onctueuse

De la qualité vénéneuse

Emousse si bien la vertu,

Que le venin devient vaincu,

Soit qu'elle relâche le ventre

Aussitôt qu'elle est dans son centre,

Ou bien par le vomissement

Qu'elle le chasse promptement

L’école de médecine de Salerne (IX° - XII° siècle) - Noix après le repas
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1 novembre 2022 2 01 /11 /novembre /2022 15:14

 

Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794) dramaturge, romancier, poète et fabuliste français.


(Fables, livre IV, 12)

 


La guenon, le singe et la noix.

 

Une jeune guenon cueillit une noix dans sa coque verte.

Elle y porte la dent, fait la grimace :

- "Ah! certes, dit-elle, ma mère mentit

quand elle m’assura que les noix étaient bonnes". 


Puis, croyez aux discours de ces vieilles personnes

qui trompent la jeunesse !

- Au diable soit le fruit et elle jeta la noix.

Un singe la ramasse,

vite entre deux cailloux la casse,

l’épluche, la mange et lui dit : 

"Votre mère eut raison, ma mie.

Les noix ont fort bon goût.

Mais il faut les ouvrir.

Souvenez-vous que, dans la vie

sans un peu de travail,on n’a pas de plaisir".

Illustration JJ Grandville

Illustration JJ Grandville

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25 octobre 2022 2 25 /10 /octobre /2022 22:20

 

Jean Froissart (1337-1405) important chroniqueur français de l'époque médiévale. Il mentionne à deux reprises des jeux nécessitant des noix. Il dresse la liste des jeux de son enfance.  

Entre autres, il utilisait les coquilles de noix comme hochet

(écrit entre 1362 et 1373)

 


 L’Epinette amoureuse  


Quand venait le temps du Carême,

j’avais sous une escabelle

une riche provision de coquilles,

que je n’aurais cédée pour aucun denier.

Un après-midi,

alors que je jouais à la coquille trouée

avec les  enfants de ma rue,

au moment d’agiter et de lancer la coquille,

je leur criais : "Hochez fort,

car le bandeau tient vraiment bon !"

...    

Nous creusions aussi des fossettes,

où nous faisions rouler des noix :

quelle tristesse c’était pour celui qui manquait son coup !

 Jean Froissart (1337-1405) - chroniqueur français de l'époque médiévale - L’Epinette amoureuse  
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13 octobre 2022 4 13 /10 /octobre /2022 23:27

 

 

Ovide ( 43 av. J.-C.-17 ou 18 ap. J.-C.) poète latin. Ses œuvres les plus connues sont L'Art d'aimer et les Métamorphoses.


 

Elégie du noyer


Noyer planté sur le bord de la route, je suis, malgré mon innocence,attaqué par les passants à coups de pierres. Telle est la peine ordinairement infligée aux coupables pris en flagrant délit, alors que l'heure de la justice arrive trop lentement au gré de la vengeance populaire. 


Mais moi je n'ai commis aucun crime, à moins que ce ne soit un crime de donner chaque année des fruits à mon maître. Autrefois, quand les temps étaient meilleurs, les arbres se disputaient à qui d'entre eux serait le plus fertile. Alors le maître reconnaissant avait coutume, à la venue des derniers fruits, de couronner de guirlandes les dieux du labourage ; ainsi, ô Bacchus, tu admiras souvent tes raisins ; souvent aussi Minerve admira ses olives. 


Les fruits eussent alors porté préjudice à l'arbre maternel, si une longue fourche n'eût étayé ses branches affaissées. Bien plus, à cette époque, les femmes imitaient notre fécondité : pas une alors qui ne fût mère ; mais depuis que le platane au stérile ombrage eut obtenu des honneurs exclusifs, nous autres, arbres fruitiers nous commençâmes à développer outre mesure notre spacieux feuillage ; aussi ne portons-nous plus de fruits chaque année ; et l'olive et le raisin n'arrivent au cellier que rabougris. 


Maintenant, pour conserver sa beauté, la femme ne craint pas de corrompre le germe de sa fécondité, et il en est peu dans notre siècle qui veuillent bien être mères. De même que Clytemnestre, je pourrais me plaindre, et dire : "Si j'eusse été stérile, je serais plus en sûreté." Que la vigne sache un jour le danger de sa fertilité, et elle étouffera ses raisins dans leur germe ; que l'arbre de Pallas vienne à l'apprendre, et il empêchera ses olives de croître ; que cela soit connu du pommier et du poirier, et bientôt l'un et l'autre n'auront plus de fruits ; que le cerisier aux produits de couleurs diverses en soit instruit, il ne sera bientôt plus qu'un tronc inutile. Je ne suis point jaloux ; mais pourquoi n'y a-t-il d'épargné que l'arbre orné d'un vain feuillage ? Regardez l'un après l'autre ces arbres dans toute l'intégrité de leur parure, c'est qu'ils n'ont rien qui les expose à recevoir des coups. 


Pour moi, au contraire, je vois mes branches mutilées, ou criblées de cruelles blessures ; et mon écorce entamée laisse à nu mon sein tout meurtri. Ce n'est pas la haine qui m'attire ce traitement, mais l'espoir du pillage. Que les autres comme moi portent des fruits, et ils se plaindront de même. Ainsi donc il a tort celui dont la défaite promet quelque profit au vainqueur ; le pauvre ne mérite pas qu'on cherche à lui nuire : ainsi craint les embûches le voyageur qui porte quelque argent ; il marche avec tranquillité s'il a sa bourse vide : ainsi je suis le seul attaqué, parce que moi seul je vaux la peine de l'être. 


Les autres gardent toujours intact leur vert feuillage ; s'il en est près de moi dont la rameaux brisés jonchent la terre de leurs débris, la faute en est à moi seul : mon voisinage leur a été fatal, et la pierre qui m'a frappé est retombée sur eux. Que je mente si les arbres éloignés de moi ne conservent pas dans tout son éclat leur beauté native ! Oh ! s'ils étaient doués de sentiment, et qu'ils parlassent, comme ils maudiraient ce funeste voisinage. Qu'il est affreux de voir la haine s'unir aux outrages que j'endure et d'être accusé par ses voisins d'être trop près d'eux ! Mais, dira-t-on, je suis pour mon maître un sujet de fatigue et de graves inquiétudes. Et que me donne-t-il, je vous prie, autre chose qu'un peu de terre ? Je pousse facilement et de moi-même dans un terrain sans culture, et la place que j'occupe est presque la voie publique. 


Pour m'empêcher de nuire aux moissons (car on m'accuse de leur nuire), on me relègue à l'extrémité des champs. Jamais la faux de Saturne n'émonde mes branches superflues, et jamais la bêche ne rafraîchit le sol qui durcit auprès de moi. Dussé-je périr de sécheresse ou être brûlé par le soleil, on ne me fera point l'aumône du moindre filet d'eau. Mais à peine mon fruit mûr a-t-il entr'ouvert son enveloppe, que la gaule impitoyable vient à son tour me prendre à partie. Elle fait pleuvoir dans toute mon étendue une grêle d'horribles coups, comme s'il ne me suffisait pas d'avoir à me plaindre des coups de pierre.


Alors tombent mes noix qui, elles aussi, trouvent place au dessert, et que tu recueilles, ô fermière économe, pour les conserver. Elles servent également aux jeux des enfants, soit que debout, et à l'aide d'une noix lancée sur les autres, ils rompent l'ordre dans lequel elles sont disposées ; soit que, baissés, ils atteignent en un ou deux coups le même but, en la poussant du doigt. Quatre noix suffisent pour ce jeu ; trois au-dessous et la quatrième au-dessus. D'autres fois on fait rouler la noix du haut d'un plan incliné, de manière à ce qu'elle rencontre une de celles qui sont à terre sur son passage. Avec elles aussi on joue à pair ou non, et le gagnant est celui qui a deviné juste. Ou bien on trace avec de la craie une figure pareille à la constellation du Delta, ou à la quatrième lettre des Grecs ; sur ce triangle, on tire des lignes, puis on y jette une baguette ; celui des joueurs dont la baguette reste dans le triangle gagne autant de noix qu'en indique l'intervalle où elle est restée. Souvent enfin on place à une certaine distance un vase dans lequel doit tomber la noix qu'y lance le joueur. 


Heureux l'arbre qui croît dans un champ éloigné de la route, et qui n'a de tribut à payer qu'à son maître ! il n'entend ni les vociférations bruyantes des passants, ni le grincement des roues, et n'est pas inondé par la poussière du grand chemin. Il peut offrir au laboureur tous les fruits qu'il a portés et lui en livrer exactement le compte. Quant à moi, il ne m'est même jamais permis de voir mûrir mes fruits : abattus avant le temps, et alors que leur enveloppe molle encore ne recouvre qu'un germe laiteux, ils ne sauraient même profiter à ceux qui m'en dépouillent. Quoi qu'il en soit, il se trouve encore des gens pour me lapider, et pour conquérir, par des attaques prématurées, un butin sans valeur : de sorte que si l'on établit le compte et de ce qu'on m'enlève et de ce qu'on me laisse, tu seras, toi, voyageur, mieux partagé que mon maître. Souvent, à l'aspect de ma cîme toute nue, on croit reconnaître les outrages et la fureur de Borée ; l'un accuse la chaleur, et l'autre incrimine le froid ; un troisième, la grêle ; mais ni la grêle, effroi du laboureur, ni le vent, ni le soleil, ni la gelée ne sont les auteurs de cette spoliation ; mon fruit seul en est la cause ; ce qui me perd, c'est ma fécondité, ce sont mes richesses.


Pour moi comme pour beaucoup d'autres, elles sont une source de maux. Elles l'ont été pourtoi, Polydore ; elles l'ont été pour Amphiaraüs, forcé par l'avarice de sa perfide épouse à affronter le sort des combats. Les jardins du roi flespérus eussent été hors d'atteinte ; mais un arbre, un seul, portait des trésors immenses. Les ronces et les épines, nées seulement pour faire du mal, et les arbustes qui leur ressemblent, trouvent leur sûreté dans les instruments naturels de leur vengeance ; moi qui suis inoffensif, et qui ne saurais me défendre avec mes branches dépourvues d'épines, je me vois assailli de pierres par d'avides fripons. Que serait-ce donc si, lorsque la terre se fend sous l'astre enflammé de Sirius, je n'offrais une ombre amie à qui fuit les ardeurs du soleil ? Que serait-ce si je n'étais au voyageur un abri contre les irruptions soudaines de la pluie ? Eh bien ! pour tant de bienfaits, pour tant de services rendus à tous avec un zèle infatigable, je suis lapidé. A tant d'insultes qu'il me faut souffrir, ajoutez les reproches de mon maître. Je suis cause, dit-il, que son champ est rempli de cailloux ; et comme il en purge le sol, qu'il les ramasse et les rejette sur le chemin, il donne ainsi sans cesse au passant des armes contre moi. 


Aussi le froid, si odieux aux autres arbres, n'est utile qu'à moi seul. L'hiver, tant qu'il dure, m'est une garantie contre tout danger. Il est vrai qu'alors je suis nu ; mais c'est là ce qui me sauve ; car mes ennemis n'ont rien à m'enlever. Mais aussitôt que mes branches se couvrent de nouveaux fruits, les pierres tombent sur moi comme la grêle. On dira peut-être : "Ce qui s'étend sur le domaine public appartient au public. Or cet aphorisme est applicable aux grands chemins." S'il en est ainsi, voyageur malfaisant, vole les olives, coupe les blés, arrache les légumes du champ voisin. Que ce même brigandage franchisse les portes de Rome et que ces murs, ô Romulus, en consacrent le droit. 


Que le premier venu prenne de l'argent sur l'étalage de telle boutique, des diamants dans telle autre, ici de l'or, là des pierreries ; qu'il s'approprie enfin toutes les richesses sur lesquelles il pourra mettre la main. Mais une telle licence n'existe pas ; et tant que César régira l'empire, tant qu'il veillera sur nos destinées, jamais homme ne volera impunément. Et ce n'est pas seulement dans l'enceinte de Rome que ce dieu a rétabli la paix ; il en a étendu les bienfaits sur le monde entier. Mais à quoi me sert tout cela, si, en plein jour et aux yeux du public, on m'accable de coups, et s'il ne m'est pas laissé au instant de repos ? 


Aussi ne voyez-vous jamais un nid suspendu à mes branches, un oiseau s'abriter sous mon feuillage : mais des pierres qui se tiennent attachées à mes rameaux fourchus, comme un vainqueur au fort qu'il a conquis ; c'est là tout ce qu'on y voit. Souvent, il est des crimes que le coupable peut nier ; souvent la nuit a déployé son voile sur bien des forfaits ; mais le suc de mon fruit me venge du ravisseur, qui se noircit les doigts en touchant son écorce. Ce suc est mon sang, et l'empreinte de ce sang est indélébile. 


Oh ! combien de fois, dégoûté de vivre si longtemps, n'ai-je pas désiré de mourir de sécheresse ! Combien de fois n'ai-je pas souhaité d'être renversé par l'ouragan en furie, ou violemment frappé de la foudre ! Et plût au ciel que la tempête enlevât mes fruits tout d'un coup ! ou que je pusse les faire tomber moi-même ! C'est ainsi, ô castor, habitant des fleuves du Pont, qu'en débarrassant ton corps de la partie qui t'expose au danger, tu assures la conservation du reste ; mais moi, que puis-je résoudre quand le passant prend ses armes, que son oeil fixe d'avance l'endroit où il doit me frapper ? Je ne puis me soustraire à ses atteintes en changeant de place ; mes racines, liens puissants et tenaces, m'enchaînent à la terre. 


Je suis donc livré à ses coups, comme un criminel aux flèches de la populace, laquelle a réclamé sa victime garrottée, ou comme la blanche génisse, lorsqu'elle voit lever sur sa tête la hache pesante, ou tirer le couteau prêt à l'égorger. Vous avez cru plus d'une fois que le vent seul faisait trembler mon feuillage, mais c'était aussi de frayeur que je tremblais ! Si je l'ai mérité, si je semble coupable, livrez-moi aux flammes ; alimentez vos foyers fumeux de mes débris. Si je l'ai mérité, si je semble coupable, coupez-moi, et que, dans mon malheur, je n'aie du moins à subir qu'un seul supplice ! Mais si vous n'avez pas de motifs de me brûler ni de m'abattre, épargnez-moi, et poursuivez votre chemin.

Ovide ( 43 av. J.-C.-17 ou 18 ap. J.-C.) - poète latin - Elégie du noyer
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13 octobre 2022 4 13 /10 /octobre /2022 23:10

 

 

Catulle (84 av. J.C.-54 av. J.C.) poète romain

 


Epithalame de Julie et de Manlius

 

Mais ne tardez plus à vous faire entendre, 

chants fescennins ; et toi, naguère le favori de ton maître, 

aujourd'hui l'objet de ses dédains, 

esclave, ne refuse point aux enfants les noix qui leur sont dues.

 

Inutile mignon, jette des noix aux enfants. 

Et toi aussi, assez longtemps tu as joué avec des noix ; 

maintenant il te faut prêter ton ministère à Thalassius. 

Esclave, jette des noix aux enfants.

 

Hier, ce matin encore, 

tes joues s'ombrageaient d'un duvet naissant; 

maintenant le barbier va raser ton menton. 

Pauvre, pauvre mignon, jette des noix aux enfants....

Catulle (84 av. J.C.-54 av. J.C.) - poète romain - Epithalame de Julie et de Manlius
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