23 août 2025 6 23 /08 /août /2025 23:08


 

 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français.

 

Recueil : L'art d'être grand-père (1877).

 

 

Toutes sortes d'enfants


 


 

Toutes sortes d'enfants, blonds, lumineux, vermeils,

Dont le bleu paradis visite les sommeils

Quand leurs yeux sont fermés la nuit dans les alcôves,

Sont là, groupés devant la cage aux bêtes fauves ;

Ils regardent.


 

Ils ont sous les yeux l'élément,

Le gouffre, le serpent tordu comme un tourment,

L'affreux dragon, l'onagre inepte, la panthère,

Le chacal abhorré des spectres, qu'il déterre,

Le gorille, fantôme et tigre, et ces bandits,

Les loups, et les grands lynx qui tutoyaient jadis

Les prophètes sacrés accoudés sur des bibles ;

Et, pendant que ce tas de prisonniers terribles

Gronde, l'un vil forçat, l'autre arrogant proscrit,

Que fait le groupe rose et charmant ? Il sourit.


 

L'abîme est là qui gronde et les enfants sourient.


 

Ils admirent. Les voix épouvantables crient

Tandis que cet essaim de fronts pleins de rayons,

Presque ailé, nous émeut comme si nous voyions

L'aube s'épanouir dans une géorgique,

Tandis que ces enfants chantent, un bruit tragique

Va, chargé de colère et de rébellions

Du cachot des vautours au bagne des lions.


 

Et le sourire frais des enfants continue.


 

Devant cette douceur suprême, humble, ingénue,

Obstinée, on s'étonne, et l'esprit stupéfait

Songe, comme aux vieux temps d'Orphée et de Japhet,

Et l'on se sent glisser dans la spirale obscure

Du vertige, où tombaient Job, Thalès, Épicure,

Où l'on cherche à tâtons quelqu'un, ténébreux puits

Où l'âme dit : Réponds ! où Dieu dit : Je ne puis !


 

Oh ! si la conjecture antique était fondée,

Si le rêve inquiet des mages de Chaldée,

L'hypothèse qu'Hermès et Pythagore font,

Si ce songe farouche était le vrai profond ;

La bête parmi nous, si c'était là Tantale !

Si la réalité redoutable et fatale

C'était ceci : les loups, les boas, les mammons

Masques sombres, cachant d'invisibles démons !

Oh ! ces êtres affreux dont l'ombre est le repaire,

Ces crânes aplatis de tigre et de vipère,

Ces vils fronts écrasés par le talon divin,

L'ours, rêveur noir, le singe, effroyable sylvain,

Ces rictus convulsifs, ces faces insensées,

Ces stupides instincts menaçant nos pensées,

Ceux-ci pleins de l'horreur nocturne des forêts,

Ceux-là, fuyants aspects, flottants, confus, secrets,

Sur qui la mer répand ses moires et ses nacres,

Ces larves, ces passants des bois, ces simulacres,

Ces vivants dans la tombe animale engloutis,

Ces fantômes ayant pour loi les appétits,

Ciel bleu ! s'il était vrai que c'est là ce qu'on nomme

Les damnés, expiant d'anciens crimes chez l'homme,

Qui, sortis d'une vie antérieure, ayant

Dans les yeux la terreur d'un passé foudroyant,

Viennent, balbutiant d'épouvante et de haine,

Dire au milieu de nous les mots de la géhenne,

Et qui tâchent en vain d'exprimer leur tourment

A notre verbe avec le sourd rugissement ;

Tas de forçats qui grince et gronde, aboie et beugle ;

Muets hurlants qu'éclaire un flamboiement aveugle ;

Oh ! s'ils étaient là. nus sous le destin de fer,

Méditant vaguement sur l'éternel enfer ;

Si ces mornes vaincus de la nature immense

Se croyaient à jamais bannis de la clémence ;

S'ils voyaient les soleils s'éteindre par degrés,

Et s'ils n'étaient plus rien que des désespérés ;

Oh ! dans l'accablement sans fond, quand tout se brise,

Quand tout s'en va, refuse et fuit, quelle surprise,

Pour ces êtres méchants et tremblants à la fois,

D'entendre tout à coup venir ces jeunes voix !

Quelqu'un est là ! Qui donc ? On parle ! ô noir problème !

Une blancheur paraît sur la muraille blême

Où chancelle l'obscure et morne vision.

Le léviathan voit accourir l'alcyon !

Quoi ! le déluge voit arriver la colombe !

La clarté des berceaux filtre à travers la tombe

Et pénètre d'un jour clément les condamnés !

Les spectres ne sont point haïs des nouveau-nés !

Quoi ! l'araignée immense ouvre ses sombres toiles !

Quel rayon qu'un regard d'enfant, saintes étoiles !

Mais puisqu'on peut entrer, on peut donc s'en aller !

Tout n'est donc pas fini ! L'azur vient nous parler !

Le ciel est plus céleste en ces douces prunelles !

C'est quand Dieu, pour venir des voûtes éternelles

Jusqu'à la terre, triste et funeste milieu,

Passe à travers l'enfant qu'il est tout à fait Dieu !

Quoi ! le plafond difforme aurait une fenêtre !

On verrait l'impossible espérance renaître !

Quoi ! l'on pourrait ne plus mordre, ne plus grincer !

Nous représentons-nous ce qui peut se passer

Dans les craintifs cerveaux des bêtes formidables ?

De la lumière au bas des gouffres insondables !

Une intervention de visages divins !

La torsion du mal dans les brûlants ravins

De l'enfer misérable est soudain apaisée

Par d'innocents regards purs comme la rosée !

Quoi ! l'on voit des yeux luire et l'on entend des pas !

Est-ce que nous savons s'ils ne se mettent pas,

Ces monstres, à songer, sitôt la nuit venue,

S'appelant, stupéfaits de cette aube inconnue

Qui se lève sur l'âpre et sévère horizon ?

Du pardon vénérable ils ont le saint frisson ;

Il leur semble sentir que les chaînes les quittent ;

Les échevèlements des crinières méditent ;

L'enfer, cette ruine, est moins trouble et moins noir ;

Et l'oeil presque attendri de ces captifs croit voir

Dans un pur demi-jour qu'un ciel lointain azure

Grandir l'ombre d'un temple au seuil de la masure.

Quoi ! l'enfer finirait ! l'ombre entendrait raison !

Ô clémence ! ô lueur dans l'énorme prison !

On ne sait quelle attente émeut ces cœurs étranges.


 

Quelle promesse au fond du sourire des anges !

Victor Hugo (1802-1885) - poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français - Toutes sortes d'enfants
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