11 avril 2026 6 11 /04 /avril /2026 13:32

 

 

 

Othon de Granson (vers 1330-1397), Chevalier, homme de guerre, Croisé en Orient, le plus grand poète suisse du Moyen-Age.


Ayant vécu à la Cour de Savoie, c'est en français qu'il nous laissera ses plus jolis textes. Il restera pour beaucoup le prototype de l'amant mélancolique vêtu de noir…

 

 

La Complainte de la Saint-Valentin

 

Je vois que chaque amoureux

Si vous souhaitez que ce jour arrive,

Je vois tout le monde heureux,

Je vois le temps se renouveler,

Je vois rire, chanter, danser,

Mais vous me voyez seul et triste

À cause de ce que j'ai perdu : ma partenaire 

Non pas pour, mais dame et maîtresse.

J'ai perdu mon sang-froid,

J'ai perdu toute ma joie,

Je n'ai plus le temps de m'amuser

Bien plus que je ne peux le dire,

Je suis, où que je sois,

Trop douloureux, au-delà de toute mesure.

Je suis si fatigué que je voudrais mourir

Quand je sens ma douleur si elle dure.

Mourir, voir, certainement,

Car j'ai perdu ma vie agréable,

Mon espoir, mon avancement,

De tous les biens, mon droit.

Je suis si perdu que je suis confus

Tout plaisir et tout plaisir,

Et toute compagnie agréable

Mais cela se transforme en trop grande détresse.

Je ne languirai jamais.

Les larmes seront mon réconfort,

Quand je pourrai enfin me détendre,

Ou bien je n'aspirerai qu'à la mort.

Ma cour et moi sommes d'accord,

Pour vivre si misérablement.

Je veux juste me démener,

Pour que la mort me soulage.

 

Pleurez pour moi, je vous en prie.

Tous ceux que j'aime fidèlement.

Mais assez, je vous en prie.

Pleurez amèrement.

Ma dame et son corps si beau,

Que la mort a défini 

Par sa flèche outrageusement.

Que mon cœur maudit sans cesse.

Hélas ! Ce n'était pas le moment,

Si tôt dans son département.

Cela a été contre toute raison.

Mais il ne peut en être autrement.

Quand cela ne tient qu'à moi, c'est tout.

C'était tout mon bien en ce monde.

 

Puissiez-vous la servir humblement,

Seul, sans autre seconde.

Sans plus tarder, cette douce pensée

Il me faisait rire et plaisanter,

Toute la joie m'était donnée

Être follement amoureux

Je me sens plus heureux

Cent fois, les mots me manquent,

Quand ses yeux si doux et rieurs

Un doux regard, sans plus tarder.

Et puis, je valais la peine de l'aimer ainsi

Sans espoir,

Merci de ne pas avoir eu le temps.

 

Être roi de toute la France.

C'était le seul souvenir

De tous les bons moments de ma jeunesse.

La choisir, elle, mon enfance

Prends mon cœur, l'amant s'adresse à toi.

Maintenant, je vois que j'ai tout perdu,

Et si cela ne peut être réparé,

Je ne me vois pas si perdu

Quelle âme peut penser cela

Dire que je peux aimer un autre

Après cela, parfaitement,

Mon cœur ne peut le supporter

Il la désire en vain.

Je crois fermement, par ma foi,

Quelle âme ne le prendrait pas au sérieux,

Car mon cœur, indépendamment de lui-même,

Choisirait avec le temps,

Je ne serai jamais aimé

De rien qui s'en approche,

Si trop de malhonnêteté

Il ne s'est pas mêlé à la querelle.

Si seul et plein de douleur,

Je resterai, je le vois trop bien.

Jamais le plaisir de la douceur

Rien ne s'approchera de moi. Je ferai simple,

Comme tout ce qui est mauvais et honteux.

 

Personne ne me voudra,

Pourquoi est-ce déjà mieux pour moi ?

Même si je me plains,

Toi, saint poisson,

La Saint-Valentin arrive,

Venant à moi comme il se doit,

Pour que je puisse en profiter.

Et, pour parfaire son accomplissement,

Dieu d'amour, amen,

Qui par la main est venu me saisir

Et me raisonner doucement,

Me disant : « Belle et douce amie,

Veux-tu perdre tous tes points ?

Tu sais quelle pièce  tu soumets

Sous mon bon pouvoir.

Mais celle pour qui cela est fait

Ne peut plus te consoler.

C'est pourquoi tu veux que j'attire '

Et je veux te donner de bons conseils. »

« C'est que tu choisisses à nouveau

Une dame aimable et jolie.

Car c'est à cela que je t'appelle,

Et le saint Valentin t'en prive.

Aussi « Fidélité à la victoire,

Car tu as fidèlement servi

Jusqu'à la fin ta dame et amie,

À qui je t'ai envoyé pour servir. »

Hélas ! Comment est-ce possible ?

Je lui dis pitoyablement,

Que personne d'autre

ne puisse me plaire de servir avec amour ?

Plus d'amour, qui, si puissant,

Seigneurie ma cour dans la jeunesse,

Il répond qu'il ne veut rien

Que je reste sans maîtresse. «

Et comment comptes-tu te défendre,

Dit-il, contre ma volonté ?

Tu ne le fais plus, mais viens et rends-toi,

En toute honnêteté,

Elle a la même beauté

Que nous pouvons voir en ce monde*,

À qui tu seras présenté. Pour quoi faire ?

Aimer et servir. »

« Hélas ! Sire, pardonnez-moi,

Et laissez-moi souffrir.

Je veux juste être dans un refuge

Pour affliger mon souverain,

Où mon plaisir terrestre

M'était entièrement acquis,

Ne lisez jamais avec certitude

Je ne peux en avoir aucun. »

« J'aime me plaindre et soupirer,

Et regretter ma grande perte,

Voir rire ou chanter

Les gens heureux et courageux.

Je ne veux aucun autre avantage

Qu'à présent attendre la mort,

Puisque j'ai perdu la très bonne et sage

qui aimait si fort. »

« Et que je veux encore aimer

Morte comme vivante.

Non, je ne veux pas l'oublier

Pour aucune assemblée où que j'arrive.

Car c'est ainsi que je tends vers toi*,

Je prie que tu ne t'en veuilles pas

Si par toi ma douleur m'échappe*,

Mais laisse-moi tranquille. »

« Parce qu'un choix* ne peut avoir

Que languir dans l'inconfort.

Non, je ne peux pas voir

Que mon cœur soit d'accord.

Bien sûr que je le ferais

À tort

Qu'il n'y eut jamais de jour d'action

De plaisir ni de réconfort joyeux,

Quand je perdis tout ce que j'aimais. »

« Au moins, souffre ce que je te conseille,

Et dis ensuite ce que tu voudras.

Viens vers celui dont la merveille

Toujours vole et dérobe

Et partout triomphe

Les lois

Nous connaissons sa réputation.

Ou bien ta mort t'abrégera,

Ta grâce te sera accordée. »

« Car en voyant son doux accueil,

Son regard d'une douce simplicité,

Il te rappellera le cercueil

Qui contient ta première princesse.

Ainsi tu connais l'abattoir

Du mal qu'il te convient de supporter,

Tu choisiras la richesse

De mon service. «

« Accordez-moi, pour mon plaisir,

au moins cette requête,

Exaucée, mon souhait,

Je vous en prie, les mains jointes.

Et pour vous contraindre davantage,

J'ordonne cela avec amour,

Sous peine d'être retenu

Par Monseigneur, si vous en décidez autrement. »

« Sire, je ne sais que dire,

Que ce soit par plaisir ou par douleur,

Vous subirez la mort ou le martyre,

Je ferai mon devoir envers vous,

J'irai partout où je le pourrai,

Vers ce qu'ils appellent*,

Afin que l'on puisse pleinement percevoir

La beauté du véritable paradis. »

Ainsi, vingt fois,

l'Amour me montre

une dame si belle et si aimable,

qu'on pourrait la regarder,

tout est compris,

et puis il me dit de m'asseoir,

pour la servir humblement,

comme entre le bras droit,

et quoi de mieux que rien.

Et quand je l'ai vue si belle,

Si jeune et si célèbre,

Et que tout le monde entendait de bonnes nouvelles,

Il parlait de sa beauté tant vantée,

Je me suis trop perdu dans mes pensées,

Car elle ne ressemblait en rien

À la beauté que j'ai aimée,

Pour laquelle mon cœur a tant souffert*.

Car elle avait tant de belles manières,

Et un regard si beau et rieur,

Si jeune et si joyeuse,

Et pourtant, elle me faisait tant souffrir*

Que chacun souhaitait

Qu'elle ait le pouvoir de bien parler.

Tous savent maintenant

Qu'elle a bien fait de la choisir.

Devant toutes les belles

Qui sont vivantes aujourd'hui,

Entre dames et messieurs,

Nous la considérions différemment.

Vous savez pertinemment que tant de gens

Le corps et la chair* si étroitement liés,

Que personne ne la voit vivante,

Je crois que l'Amour ne le lie pas.

J'avais peine à y croire,

C'est la merveille de ce monde,

Que personne d'autre ne puisse me satisfaire

Tant pis pour cette blonde qui plaît tant.

« Sa bonté est universellement reconnue »,

C'est le trésor de l'amour terrestre.

« Si seulement sa beauté n'avait qu'une vague »,

« Si tu le faisais, ton souverain.»

Ainsi, je ne peux contredire

« L'Amour, la puissance suprême.»

Je ne saurais trop dire à quel point

cette œuvre est grande.

Le palmier était en proie au doute.

Cher Amour, par Son ordonnance,

Si je suis soudainement surpris,

Et puis la dispute reprend,

Et je ne suis sûr de rien.

Je tombe aussi amoureux,

Comme par la force qui m'impose,

De Ses très grands et gracieux biens,

Qui m'ont conduit directement au tribunal.

Et pour cela, sans la moindre hésitation,

Je la servirai toute ma vie,

Prisant pour celle dont je me suis plaint

Si la séparation est longue.

Ou bien, veuille

Qu'elle étende cette grâce

Vers moi, par son secours miséricordieux,

Et qu'elle soit bien entendue

Ma volonté bienveillante,

Qui ne sera jamais heureux

Si ce n'est par elle,

Qui par-dessus tout est très heureux,

Car son bonheur s'accroît.

Et il lui plaît, par sa volonté,

Qu'elle prenne mon service au sérieux,

Et que je fasse mon devoir avec autant de sérieux

Que tous ses souhaits se réalisent.

De tout ennui, il me convient de souffrir *

C'est seulement par son réconfort,

Par elle, je dois guérir

Ou bien je dois mourir.

L'amour lui a ainsi commandé,

À qui il veut et doit obéir.

D'une volonté parfaite,

Il veut accomplir tous ses désirs.

C’est pourquoi, sans jamais me repentir,

je le servirai jusqu’au bout.

Alors tu lui promets sans mentir,

le jour de la
Saint
Valentin.

occitan

Je vois que chacun amoureux

Se veut ce jour apparier,

Je vois chacun être joyeux,

Je vois le temps renouveler,

Je vois rire, chanter, danser,

Mais je me vois seul en tristesse

Pour ce que j'ai perdu mon per *

Non pas per, mais dame et maîtresse.

J'en ai perdu ma contenance,



J'en ai perdu toute ma joye,

J'en suis déserté de plaisance

Trop plus que dire ne pourroie,

J'en suis, quelque part que je soye,

Trop douloureux outre mesure.

J'en suis tel que mourir voudroie

Quand je sens ma douleur si dure.



Mourir, voire, certainement,

Car j'ai perdu ma plaisant vie,

Mon espoir, mon avancement,

De tous biens ma droite partie.

J'ai tant perdu que j'entroublie

Tout plaisir et toute liesse,

Et toute plaisante compagnie

Me tourne à trop grant détresse.



Jamais ne ferai que languir

Pleurer sera mon réconfort,

Quand je pourrai être à loisir

Or ne requerrai que la mort.

Mon cour et moi sommes d'accord

De vivre ainsi piteusement.

Je ne quiers que hâter bien fort

La mort pour mon allégement.

Pleurez pour moi, je vous prie.

Tous cours qui aimez loyaulment.

Mais assez plus, je vous supplie.

Pleurez très douloureusement

Ma dame et son très bel corps gent

Que la mort a fait definer *

Par son dard outrageusement.

Que mon cour maudit sans cesser.

Hélas ! il n'était pas saison

Si tôt en son département.

Ce a bien été contre raison.

Mais il n'en peut être autrement.

Quand est à moi, tant seulement.

C'était tout mon bien en ce monde

Que la servir humblement

Seule sans nulle autre seconde.

Sans plus, cette douce pensée

Me tenait en ris et en jeux,

Toute joye m'était donnée

D'en être bien fort amoureux

Je me tenoye plus heureux

Cent fois que dire ne pourroye,

Quand de ses très doux riants yeux

Un doux regard sans plus avoye.



Plus me valait l'aimer ainsi

En aucune bonne espérance

D'en avoir aucun temps merci.

Que d'être roi de toute

France.

C'était la seule souvenance

De tous le bien de ma jeunesse.

Pour la choisir très mon enfance

Prit mon cour l'amoureuse adresse.

Or vois-je que j'ai tout perdu,

Et si ne se peut amender,

Dont je me vois si éperdu

Qu'âme ne le pourrai penser

De dire que puisse autre aimer

Après celle parfaitement,

Mon cour ne s'y peut accorder

A le désirer nullement.

Aussi crois-je bien, par ma foi,

Qu'âme ne le prendrait en gré,

Car mon cour voudrait, à part soi,

Choisir selon le temps passé,

Non jamais ne serai aimé

De nulle qui approchât celle,

Si trop grant débonnaireté

Ne se mêlait en la querelle.

Ainsi seul et plein de douleur

Demourrai ', je le vois trop bien.

Jamais ni plaisir ni douceur

N'approchera à moi de rien.



Je serai du simple maintien,

Comme tout dolent et honteux.

Ja * nulle ne me voudra sien,

Par quoi il me soit ja de mieux.

Ainsi que je me complaignoye,

Je vis saint Valentin venir,

Venant à moi la droite voye

Ainsi que pour moi réjouir.

Et, pour mieux son fait accomplir,

Le dieu amoureux amena,

Qui par la main me vint saisir

Et doucement m'arraisonna,

En moi disant : « Beau doux ami,

Te veux-tu de tous points défaire ?

Tu sais que pieça * te soumis

Sous ma puissance débonnaire.

Mais celle pour qui ce fait faire

Ne te peut plus réconforter.

Pour ce te veux à moi actraire'

Et te veux bon conseil donner. »

« C'est que tu choisisses de nouvel

Une dame gente et jolie.

Car à ce faire je t'appel ',

Et saint Valentin t'en déprie.



Aussi

Loyauté te l'octrie ',

Car tu as loyaulment servi

Jusqu'à fin ta dame et amie,

A qui je t'avoye asservi. »



Hélas !

Comment se peut-il faire,

Ce lui dis-je piteusement,

Que nulle autre me puisse plaire

pour servir amoureusement ? »

MaisAmour, qui si puissament

Seigneurit mon cour en jeunesse,

Répond qu'il ne veut nullement

Que je demeure sans maîtresse.

« Et comment te veux-tu défendre,

Dit-il, contre ma volonté ?

Ne le fais plus, mais viens t'en rendre,

En très grant débonnaireté,

A la non pareille beauté

Qu'on pût en ce monde veoir *,

A qui tu seras présenté.

Pour quoi ?

Pour l'aimer et servir. »

« Hélas ! sire, pardonnez-moi,

Et me laissez souffrir ma peine.

Je ne quiers qu'être en un recoi '

Pour regretter ma souveraine,

De qui ma plaisance mondaine

M'était venue entièrement,

Dont jamais liesse certaine

Ne puis avoir aucunement. »

« Plus me plaît plaindre et soupirer,

Et regretter mon grand dommage,

Que veoir rire ni chanter

Gens qui sont de joyeux courage.



Je ne quiers nulle autre avantage

Qu'en ce point attendre la mort,

Depuis que la très bonne et sage

Je perdis, qu'amoye si fort. »

« Et que je veux toujours aimer

Aussi bien morte comme vive.

Non, je ne la quiers oublier

Pour nulle assemblée où j'arrive.

Pour ce s'ainsi vers vous estrive *,

Je vous prie qu'il ne vous déplaise

Si par vous ma douleur m'eschive *,

Mais me laissez en ma mésaise. »

« Car achoison * ne puis avoir

Que de languir en déconfort.

Non, je ne puis apercevoir

Que ja mon cour en soit d'accord.

Certes ce serait à grant tort

Qu'il fût jamais nul jour actain '

De plaisir ni joyeux confort,

Quand j'ai perdu tout ce que j'aims . »

« Au moins souffre que te conseille,

Et puis dis ce qu'il te plaira.

Viens vers celle dont la merveille

Vole toujours et volera

Et par tous lieux triomphera

Loù J on connaît sa renommée.

Ou ta mort t'en abrégera,

Ou grâce t'en sera donnée. »


« Car en voyant son doux accueil,

Son regard de douce simplesse,

Il te souviendra du cercueil

Qui tient ta première princesse.

Ainsi tu connaîtras l'âpresse '

Du mal qu'il te convient porter,

Ou tu choisiras la richesse

De mon service recouvrer. »

« Accorde-moi pour mon plaisir

Cette requête-ci au moins,

Accomplis en ce mon désir,

Je t'en prie à jointes mains.

Et pour t'en faire plus contraint

Te commande d'amour l'affaire

Sur la peine d'être retain

De ma seigneurie le contraire. »

« Sire, je ne sais plus que dire,

Soit pour jouir ou pour douloir,

Ou pour souffrir mort ou martyre,

Je ferai vers vous mon devoir

D'aller partout à mon pouvoir

Vers celle font faites devis *,

Qu'à plein on peut apercevoir

De beauté le droit paradis. »

Adonc me vint

Amour montrer

Une dame tant belle et gente

Comme on pourrait regarder

A y mettre tout s'entente


Et lors me dit que je m'assente '

Qui m'ont tout droit au cour atteint.

Et pour ce, sans nul penser feint,

La servirai toute ma vie,

Priant pour celle dont j'ai plaint

Si longuement la départie.

Or veuille

Amour sa grâce étendre

Vers moi par son aide piteuse ',

Et qu'il lui fasse bien entendre

Ma volonté très amoureuse,

Qui jamais ne sera joyeuse

Si ce n'est par moyen d'elle,

Qui sur toutes est très heureuse,

Car en croissant se renouvelle.

Et lui plaise, par son vouloir,

Qu'elle prenne en gré mon service,

Et que tant fasse mon devoir

Que tous ses désirs accomplisse.

De tous ennuis convient que je ysse *

Seulement par son réconfort,

Par elle faut que je guérisse

Ou que je reçoive la mort.

Amour l'a ainsi commandé,

A qui veut et doit obéir.

De très parfaite volonté,

Veux tout son vouloir accomplir.

Pour ce, sans jamais repentir,

Le servirai jusqu'à la fin.

Ainsi lui promets sans mentir,

Le jour de la Saint Valentin.

A la servir humblement

Comme le fieu de droite rente

Et que mieux ne puis nullement.

Et quand je la vis si très belle,

Si jeune et si bien renommée,

Et que chacun bonne nouvelle

Disait de sa beauté louée,

J'entrai en trop forte pensée,

Car aucunement ressemblait

A la belle qu'avoye aimée,

Pour qui mon cour tant se doulait *.

Car tant avait belle manière

Et le regard bel et riant,

Si jeune et si joyeuse chair,

Et tant par était bien duisant *

Que chacun était désirant

A son pouvoir de bien en dire.

Adonc connus tout maintenant

Qu'elle faisait bien à élire.

Au-devant de toutes les belles

Qui sont vivantes à présent,

Entre dames et demoiselles,

La prisait-on outreement.

Sachez de vrai que à tant gent

Le corps et la chair * tant lie,

Que nul ne la voit vivement,

Ce crois-je, qu'Amour ne le lie.



A peine l'eussé-je pu croire,

C'est la merveille de ce monde,

Que nulle autre me put plaire

Tant fût dame plaisant ni blonde.

Le bien d'elle par tout se ronde ',

C'est le trésor d'amour mondaine.

Si de son bel n'avait que une onde ',

Si l'en ferait ou souveraine.

Adonc ne puis-je contredire

D'Amour la très haute puissance.

De grant pièce ne peux mot dire.

De pâmer fut en grant doubtance.


 

Car

Amour par son ordonnance

Si me surprit soudainement,

Et adonc repris contenance

Et m'assurai aucunement.

J'en devins aussi amoureux,

Comme par grant force contraint,

De ses très grands biens gracieux


 

Qui m'ont tout droit au cour atteint.

Et pour ce, sans nul penser feint,

La servirai toute ma vie,

Priant pour celle dont j'ai plaint

Si longuement la départie.

Or veuille

Amour sa grâce étendre
Vers moi par son aide piteuse ',
Et qu'il lui fasse bien entendre

Ma volonté très amoureuse,

Qui jamais ne sera joyeuse

Si ce n'est par moyen d'elle,

Qui sur toutes est très heureuse,

Car en croissant se renouvelle.

Et lui plaise, par son vouloir,

Qu'elle prenne en gré mon service,

Et que tant fasse mon devoir

Que tous ses désirs accomplisse.

De tous ennuis convient que je ysse *

Seulement par son réconfort,

Par elle faut que je guérisse

Ou que je reçoive la mort.

Amour l'a ainsi commandé,

A qui veut et doit obéir.

De très parfaite volonté,

Veux tout son vouloir accomplir.

Pour ce, sans jamais repentir,

Le servirai jusqu'à la fin.

Ainsi lui promets sans mentir,

Le jour de la
Saint
Valentin.

Othon de Granson (vers 1330-1397), Chevalier, poète suisse - La complainte de saint valentin 
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