13 juin 2026 6 13 /06 /juin /2026 11:40
Marie-Claude Palys (1947)
La Voix de Messidor : Confessions de l'Oignon
Chant I : L’Enfant de la Moisson
Je nais au troisième jour du blond mois de Messidor,
Quand le soleil de juin peint les plaines d’or,
Un présent de la terre, un cadeau du sillage,
Inscrit par un poète au fronton d'un autre âge.
Fabre d’Églantine m'offrit ce jour de fête,
Où la sève républicaine en mon cœur se reflète.
Bien que l’an quatorze ait vu mourir ce rêve,
Chaque vingt-et-un juin, ma mémoire se lève.
Chant II : Ma Robe et ma Couronne
Je suis Allium cepa, herbe fière et rebelle,
Cachant sous mes tuniques une ombelle si belle.
Dans le jardin d’agrément, je dresse vers l'azur
Mes feuilles cylindriques et mon long col creux, mais pur.
Regardez-moi fleurir en sphères de blancheur,
Trois pétales, trois sépales, et six brins de pudeur.
Je crains l'humide hiver, je n’aime que l'été,
Le sable, le grand soleil et la clarté.
Chant III : Le Voyageur des Siècles
Mon berceau fut secret, dans les plis du Pamir,
Du vieux Baloutchistan aux terres du désir.
La Mésopotamie écrivit mes recettes,
L'Égypte des Pharaons sculpta mes silhouettes.
Sur les autels sacrés, compagnon des tombeaux,
Je mimais le soleil en ses cercles les plus beaux ;
Placé dans les bouches pour purifier les âmes,
J'étais l’élixir pur qui chasse les larmes.
Ami des hirondelles et terreur des serpents,
Charlemagne m'aima au milieu de ses champs.
Ibn Hawqal s'étonna, sous le ciel de Sicile,
De me voir croqué cru par le peuple agile.
Et si l'on veut chanter d'une note un peu folle,
Ma pelure devient le mirliton qui s'envole.
Chant IV : Le Cuisinier des Pauvres et des Rois
Je suis le condiment, je suis le grand légume,
Qui console les cœurs et chasse l'amertume.
Si je fais larmoyer celui qui me déchire,
C'est mon enzyme folle, et non mon mauvais pire !
Je garde ma saveur sans vouloir vous blesser,
Il suffit de m'aimer pour me voir m'adoucir.
Haché fin, je dore ; rouge, je me fais doux,
En salade ou confit, je m'accorde à vos goûts.
Je suis la soupe chaude au matin des fêtards,
Le lit de la pissaladière un peu tard,
Le vinaigre complice où le cornichon plonge,
Et le sucre cuit qui soulage les songes.
Épilogue : La Force et la Planète
J'ai guéri le scorbut sur les vaisseaux des mers,
Apaisé l'abeille et les tympans amers.
Bien qu'on dise parfois : « Occupe-toi de tes oignons ! »
C'est « aux petits oignons » que je sers les compagnons.
Comme le dit Neruda en sa divine prose,
Je suis sur votre table une limpide rose.
Plus beau qu'un oiseau aux plumes d'apparat,
Je suis l'oignon du peuple, et mon règne est ici-bas.
M;C. Palys (1947)
Marie-Claude Palys (1947) auteur -  La Voix de Messidor : Confessions de l'Oignon
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