13 juin 2026 6 13 /06 /juin /2026 16:18
Marie-Claude Palys (1947) auteur
Le Pas de Messidor : Confessions du Mulet

 

 

Chant I : L’Héritier Rebelle de l'Été

 

Je suis le fils de l’ombre et des moissons dorées,
Né au cinquième jour des plaines altérées.
Fabre d’Églantine, au cœur de Messidor,
M’offrit cette journée sous un soleil de phosphore.
L’an quatorze a vu poindre le déclin de ce rêve,
Mais chaque vingt-trois juin, ma mémoire se lève.
Je ne suis point cheval, je ne suis point un âne,
Je suis le fier hybride au sang de tramontane.
Stérile et sans lignée, je trace mon chemin,
Mélange de vigueur et de bon sens humain.

 

Chant II : Ma Robe, mes Oreilles et ma Fierté

 

De ma mère jument, j'ai pris la noble taille,
Le muscle généreux pour livrer la bataille,
La crinière un peu drue et la queue en panache.
De mon père, l'ânon, je garde sans relâche
Les oreilles pointues, dressées vers les sommets,
Les naseaux fins, le front qui ne fléchit jamais.
Ma robe est de pangaré, de bai ou de noir doux,
Mes membres sont si secs qu'ils défient les cailloux.
J'ai besoin de grands fers pour protéger mon pas,
Et si l'hiver me glace, le grand chaud ne m’abat pas.
Trois kilos de foin mûr, d'avoine et de paille fraîche,
Et vingt-cinq litres d'eau apaisent ma soif sèche.

 

Chant III : Le Maître de la Montagne et de la Guerre

 

Depuis l’Antiquité, les hommes m'ont forgé,
Sous le bât ou le joug, mon dos s'est engagé.
Au siècle de l'Histoire, l'industrie poitevine
Créa mes sœurs puissantes à la force divine,
Tandis que les Pyrénées élevaient pour le luxe
Mes frères plus légers aux foulées de influx.
Je connais le Velay, ses sentiers impossibles,
Et les foires de Seyne aux ferveurs indicibles.
Quand la guerre a tonné, j'ai rejoint les Alpins,
Portant l'artillerie au milieu des ravins.
Les poilus m'appelaient « brêle » dans leur rude argot,
Ignorant que mon calme vaut tous leurs grands mots !
Car là où le cheval tremble devant le gouffre,
Moi, je regarde le vide, imperturbable, et je souffre.
L'armée m'a congédié en l'an soixante-quinze,
Mais les Chasseurs Alpins, sous les neiges des quinze,
M'ont rappelé hier pour gravir les sommets.
L'Inde en garde six mille, et l'Italie le sait.
Chant IV : Le Têtu au Cœur d'Or
« Chargé comme une mule »,
« Têtu comme un âne »,
L'homme a fait de mon nom une chanson profane.
C'est que je suis rebelle ! Et si je reste assis,
Planté comme un rocher au milieu du soucis,
C’est que mon jugement dépasse la panique.
Je ne crains pas la peur, mon esprit est unique.
Mal dressé, je sais mordre, ruer et me venger,
Mon coup de pied est prompt et sait punir le danger ;
Mais si l’on m’apprivoise avec art et douceur,
Je deviens le complice, le héros, le sauveur.
Ésope m’a chanté, La Fontaine et Phèdre aussi,
Et la Mule du Pape a gardé mon récit.
Que les chevaux de course me regardent de haut !
Leur gloire est dans la fuite, la mienne est dans le chaud.
Pour la fatigue et l'or, pour la terre et la digue,
Je reste le Mulet que jamais rien ne fatigue.
 Marie-Claude Palys (1947) auteur - ​​​​​​​Le Pas de Messidor : Confessions du Mulet
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