17 juin 2026 3 17 /06 /juin /2026 17:01
Marie-Claude Palys (1947) auteur

 

Messidor, le Don de la Terre
Le cumin
Quand l’an républicain s’habille de splendeur,
Messidor vient offrir son sillage doré,
Né de la moisson latine, des épis en sueur,
Un présent de la Grèce aux champs transfigurés.
C’est le dixième mois où la plaine frissonne,
Sous le regard de Fabre et ses mots inspirés,
Où le rythme des jours doucement s'enroule et sonne,
Du solstice de juin aux milieux de juillet.
Et dans ce grand verger que le poète ordonne,
Le deuxième matin se lève au doux parfum :
Le calendrier passe, mais le temps abandonne
Le souvenir d'un jour dédié au vieux cumin.
Le Portrait de l'Ombellifère

 

Venu du Proche-Orient et des rives du Levant,
Où la Méditerranée caresse l’Anatolie,
Il est le fils du ciel, de la terre et du vent,
Une herbe de soleil qui s'épanouit en vie.
Ses feuilles sont des fils, de fines lanières,
Qui rappellent le fenouil sous l'azur éclatant.
Ses fleurs en ombelles, fragiles et légères,
Teintent d'un rose pâle le cœur du printemps.
Le fruit est une graine en croissant de lune,
Deux petits grains de terre, de brun habillés,
Renfermant neuf ridules où l’huile s’accumule,
Qu’il faut battre au soleil comme on battait le blé.
Son arôme est un cri, une force sauvage,
Un goût amer, piquant, qui réveille l’esprit,
Bien différent du carvi qui hante les pâturages,
Ou de la nielle noire au secret de la nuit.

 

La Graine des Dieux et des Rois

 

À Kelainai en Phrygie, le cruel Lityersès
Défiait les passants à couper les moissons,
Mais le grand Héraclès, pour calmer sa détresse,
L'endormit à midi d'une douce chanson.
« Moissonneurs, liez vos gerbes dorées !
Ne blessez pas vos doigts à couper en quatre parts
Le grain du vieux cumin par l'avare adoré ! »
Chantait le vieux Milon sous les cieux du départ.
En Égypte, il y a plus de cinq mille années,
Le médecin, le mage en faisaient leurs philtres ;
Pour le voyage éternel des âmes couronnées,
On semait le cumin au secret des sépultures.
La Bible s'en souvient, au livre d'Ésaïe,
On ne l'écrase pas sous les roues du chariot,
Mais d'une simple verge on le bat, on le trie,
Tandis que Matthieu gronde les faux dévots.

 

Le Voyage des Siècles

 

Dans la Rome antique, il valait de l'argent,
Théophraste le peint dans les mains du pingre :
Celui qui cache le sel, l'origan et le grain,
De peur que sa fortune un matin ne s'éteigne.
Pour Horace et Pline, il donnait la pâleur
Des étudiants d'éloquence au visage jauni,
Tandis que Trimalcion, hurlant sa fureur,
Gronde son cuisinier qui oublia le cumin.
Puis l'Inde l'offrit au client qui regarde,
Charlemagne l'inscrivit au grand livre des cours ;
Dans l'ombre des harems, les femmes le gardent
Dans une feuille d'or, pour parfumer l'amour.
Hildegarde en son cloître en étudie la grâce :
« Il est chaud et sec, bon pour l'homme aux vapeurs,
Mettez-le sur le fromage pour qu'il ne laisse aucune trace,
Sauf si vous souffrez d'un mal profond au cœur. »

 

 

 

La Table des Hommes

 

Au Moyen Âge obscur, il devient monnaie,
On cuisine la cominée de poule au verjus.
Furetière le décrit en sa page sacrée,
Et les poètes l'évoquent au détour des rues.
Gogol en fait une essence pour les âmes mortes,
Flaubert en assaisonne les escargots puniques,
Et Sabatier l'ajoute au munster que l'on porte,
Comme un parfum d'enfance au goût nostalgique.
Il soigne la rate, il calme la douleur,
Il est antioxydant, sédatif et puissant.
Il protège la viande, il réchauffe le cœur,
Et redonne le souffle au corps dépérissant.

 

Le Symbole et la Foi

 

S'il fut le doux miroir de la vile avarice,
Il devint dans l'histoire le gage de la foi.
En Allemagne, en Italie, contre le sortice,***
On l'offrait aux pigeons pour qu'ils restent sous le toit.
Pour que l'amant soit tendre et ne soit plus volage,
Pour chasser les démons et les sombres sorcières,
Le cumin traversa les temps et les âges,
Petit sachet de vie caché dans les prières.
Il est aujourd'hui encore, sous le ciel de l'été,
Le gardien des maisons, le parfum du partage,
Le symbole éternel d'une pure amitié,
Une pincée d'histoire au creux de notre voyage.

 

***
Sortice : Sortilège et maléfice en français.
Sortilegio ou fattucchieria (les pratiques de sorcières) en italien.
  • La racine latine sorti- (le sort, le destin).
Dans le contexte du vers  (« En Allemagne, en Italie, contre le sortice, /
On l'offrait aux pigeons... »),
il fait directement référence aux croyances populaires que vous avez mentionnées : l'utilisation du cumin comme une amulette ou un remède magique pour se protéger du mauvais œil, repousser les démons et briser les mauvais sorts qui menaçaient les amants, les foyers ou le bétail.
 Marie-Claude Palys (1947) auteur - Messidor, le Don de la Terre - Le cumin
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