Marie-Claude Palys (1947) auteur
Messidor : Les Moissons Dorées
Le girofle
D’après le mot latin messis, la « moisson »,
Et du grec ancien dỗron, le « présent », le « don »,
Messidor tire son nom des épis ondoyants,
Des moissons dorées qui couvrent les champs,
En juin et juillet, sous les cieux rayonnants.
C’est le poète Fabre d'Églantine, au cœur inspiré,
Qui choisit pour les jours ce calendrier sacré,
S'inspirant des saisons, des fleurs et des outils.
Et bien que l'ère républicaine ait fini ses jours accomplis
Un premier janvier de l'an 1806, sans retour,
Messidor vit encore dans la mémoire des jours,
Dixième mois de l'année, du juin finissant
Jusqu'au mi-juillet au soleil brûlant.
Le 13ème Jour : Le Girofle
En ce premier jour de juillet, au cœur de l'été,
Le treizième jour de Messidor lui est dédié.
Voici le Girofle, noble et fier voyageur,
Que je m'en vais chanter en sa douce grandeur.
L'Arbre des Moluques
Je suis le Giroflier, Syzygium aromaticum,
Arbre touffu des lointains, né sous un autre ciel,
Aux Moluques du Nord, mon berceau originel.
Je dresse ma couronne, de huit à vingt mètres de haut,
Mes feuilles persistantes brillent d'un vert très beau.
Sous leur robe vernie, des glandes s'immiscent,
Recelant les trésors d'une huile aromatique.
Mes boutons floraux, cueillis avant qu'ils ne s'ouvrent,
Sont ces fameux clous que les cuisines découvrent.
Quand on me laisse grandir, ma fleur s'épanouit,
En cymes compactes, sous le soleil qui luit.
Mon calice mûri s'habille d'un rouge vif,
Et mon fruit, l'Antofle, au parfum décisif,
Devient une baie pourpre, semblable à une prune,
Qu'on nomme « Mère de girofle » sous la lune.
Une Odyssée à travers les Âges
Les Temps Anciens et les Empires
Mon histoire est si vieille qu'en mille sept cents avant notre ère,
Sur le sol de Terqa, en Syrie, sous la terre,
On retrouva mes traces dans une cuisine incendiée.
En Égypte, chez les momies, je fus associé
Aux offrandes sacrées, en colliers protecteurs,
Pour chasser les esprits et calmer les terreurs.
Vers le troisième siècle avant le Christ, en Chine,
Sous la dynastie Han, ma fortune s'illumine.
On m'appelait alors la « Langue d'oiseau » subtile.
Pour parler à l'Empereur, d'un ton plus gracile,
Les officiers de cour me mâchaient longuement,
Offrant à leur seigneur un souffle parfumant.
L'Inde sacrée m'accueille en ses textes de foi ;
Le Râmâyana chante mon commerce et ma loi.
Dans l'Ayurveda, science de la vie et des sens,
Le sage Charaka Saṃhita vante ma présence :
« Celui qui veut une haleine claire, fraîche et parfumée,
Doit garder le clou de girofle en sa bouche animée. »
L'Occident et le Moyen Âge
En l'an soixante-dix-sept, Pline l'Ancien le premier,
Décrit mon bouton noir en Occident princier,
Sous le nom de caryophyllum, denrée de grand luxe.
Aux Moluques, pour chaque enfant qui naît sous l'afflux,
On plante un giroflier dont le destin se lie
À la vie de l'humain, dans une sainte harmonie.
Apicius consacre mon triomphe culinaire,
Et Constantin le Grand, en un geste princier,
Offre à Saint Silvestre mon parfum singulier.
Alexandre de Tralles me dit bon pour la goutte,
Et dans une tombe mérovingienne, sur ma route,
On retrouva deux de mes clous, endormis dans l'or.
Les Arabes, navigateurs au secret bien gardé,
M'emportent vers Fos, vers Corbie, vers l'Europe enchantée.
Ibrahim Ibn Wasif-Shah, conteur des merveilles,
Disait que mon île, aux beautés sans pareilles,
Était gardée par des génies aux longs cheveux,
Où mon fruit tout frais rendait les hommes bienheureux.
Hildegarde de Bingen, en ses profonds écrits,
M'associe à la farine pour fortifier les esprits.
Dante, dans son Enfer, me réserve aux Siennois,
Et Philippe Mouskes m'accorde la fleur des choix :
« Vous estiez la flors des Danois,
Vous estiez giroufles et lis... »
Taillevent m'ajoute à son précieux Ypocras,
Tandis que Paracelse, étudiant mes éclats,
Voit dans mon bouton la tête d'un enfant
Sortant de la matrice, en un signe vivant.
Les Guerres de l'Épice et le Sang
Le seizième siècle voit les grands navigateurs.
Vasco de Gama cherche mes douces senteurs.
Magellan et Pigafetta, sur leurs grands vaisseaux,
Viennent me découvrir au miroir des grands eaux.
Le navire Victoria revient chargé de mon trésor,
Vingt-sept tonnes de clous valant plus que de l'or.
Mais le dix-septième amène la fureur et le sang :
Les Hollandais jaloux, au monopole oppressant,
Brûlent mes arbres fiers, n'en laissant que très peu,
Condamnant les semences et les hommes au feu.
Soixante mille insulaires périssent dans ce drame,
Pour garder le secret de ma précieuse flamme.
Sous Louis XIV, le roi le plus doux fleurant,
Je parfume les perruques du monarque mourant.
Lémery me pique sur un citron de poche,
Pour chasser la peste quand le malheur approche.
La Liberté et la Modernité
C'est le Français Pierre Poivre, intendant courageux,
Qui met fin au blocus de ces marchands affreux.
En 1769, il dérobe mes plants,
Les apporte à Maurice, à Bourbon, en bravant
Les périls de la mer. Un seul arbre survécut,
Et de ce survivant, toute une race accrut.
Zanzibar m'accueille au dix-neuvième siècle naissant,
Sous les mains des esclaves au destin gémissant.
Puis Jules Verne m'évoque, en son voyage lointain,
À Singapour, au milieu d'un charmant jardin.
Et Robert Desnos, en ses douces Chantefleurs,
Fait danser mon clou parmi d'autres couleurs :
« Clous de girofle et giroflée,
Giroflée à cinq feuilles,
Sire Nicolas nous accueille... »
Mes Multiples Vertus
Je suis l'épice âcre, piquante et fruitée,
Qui relève les currys et la viande mijotée,
Le pain d'épices doux, le pot-au-feu des foyers,
Le ras el-hanout des pays ensoleillés.
Je suis aussi le médecin des bouches endolories,
Mon huile calme le mal quand la dent est meurtrie.
On m'étudie aujourd'hui contre les grands virus,
Pour protéger le corps de ses maux les plus crus.
Je vis dans le henné, le khôl, la pomme d'ambre,
Et dans le cœur des hommes, du Tibet à ma chambre,
Où l'on m'appelle encore, d'un doux nom chaleureux,
La divine et superbe « Fleur des Dieux ».