6 juillet 2026 1 06 /07 /juillet /2026 17:15
Marie-Claude Palys(1947) auteur
Éloge de la Rose et de la Pluie :
Le Chant de l’Arrosoir


 


 

I. L'Heure du Feu et de la Rosée


 

Sous le soleil ardent de Thermidor,

 

Onzième marche de l'an républicain,

 

Quand juillet s'embrase en un souffle d'or,

 

Un jour modeste s'éveille au jardin.

 

 

C’est le dixième jour, le vingt-huit juillet,

 

Que Fabre d'Églantine a voulu nommer ;

 

Laissant aux anciens dieux leurs froids décrets,

 

Il préféra l’outil qui sait animer.

 

 

Point de Messidor quatorze en loi gravé,

 

Mais le jour de l’arrosoir est resté.


 


 


 

II. Les Larmes de la Chantepleure


 

Bien avant le métal et le plastique roi,

 

Dans la terre cuite des siècles anciens,

 

Naquit la clepsydre au charmant désarroi,

 

Compagne fidèle du vieux jardinier.

 

 

Ovoïde cloche aux secrets murmurés,

 

On la plonge au bassin, l'eau s'y engouffre,

 

Et dans les bulles qu'on entend s'élever,

 

L’objet s’anime, chantant sous le gouffre.

 


 

Le pouce se pose, bloquant le grand air,

 

Prisonnière reste l'onde suspendue ;

 

Puis le doigt se lève, le miracle est clair :

 

La chantepleure pleure sur la terre nue.

 

 

Empédocle en Sicile observait ses lois,

 

Walafrid Strabon, en son monastère,

 

Préférait ses doigts pour doser la foi,

 

Un guttatim doux sur la jeune serre.


 


 

 


 

III. La Naissance de la Rose

 


 

Puis vint l'« arousour » aux temps médiévaux,

 

Qui prit vers l’aurore des Lumières fraîches,

 

Cette forme fière aux nouveaux attributs :

 

Une anse ronde pour braver les sèches,

 

 

Un long col de cuivre, un fier réservoir,

 

Et la fameuse pomme où l'onde s'expose.

 

Ce bout perforé, merveille à savoir,

 

Ne vient pas des ronces, mais s'appelle « rose ».

 

 

Du latin rosata, de la fraîche rosée,

 

Il ne verse pas, il couvre d'ondées.

 


 

La corporation des femmes de Paris,

 

Maniant la fleur hors des murs de pierre,

 

Arrosait ainsi le bouton fleuri,

 

Unissant le pauvre et la noble terre.

 

 

La cruche en faïence fit la transition,

 

Lourde aiguière d'eau au bec perforé,

 

Avant que Thomas Hill, en sa vision,

 

N'écrive le cuivre en son livre sacré.

 

IV. Des Jardins d'Éden aux Cours des Rois

 


 

Le potager nourrit le corps fatigué,

 

Le jardin d'agrément élève l'esprit ;

 

L'architecte trace un monde ordonné,

 

Où l'arrosoir s'habille et resplendit.

 

 

Outil de pouvoir, l'eau se fait jalouse :

 

Louis XIV la dompte en jets triomphants,

 

Tandis que le prêtre, marchant sur la pelouse,

 

Se fait le doux jardinier des âmes d'enfantts.

 


 

Du fer blanc anglais au laiton doré,

 

Chacun selon son rang choisit son modèle.

 

La théière et lui sont frères de lait :

 

Même flanc ventru, même âme fidèle.

 

 

L'une ranime la feuille séchée,

 

L'autre fait grandir le germe futur ;

 

Leur bec est placé sous l'anse penchée,

 

Bien loin du café au port noble et dur.

 

 

 

V. De l'Or de Londres aux Brumes d'Ouvriers


 

En mil huit cent quatre-vingt-quatorze, à Londres,

 

John Haws reçut la médaille d'or,

 

Pour sa longue liane de vanille à fondre,

 

Il créa l'outil le plus parfait encor.

 

 

Un goulot immense pour toucher les cieux,

 

Deux anses parfaites pour l'équilibre ;

 

Le jardinier soigne le plant précieux,

 

Et garde son corps élégant et libre.


 

Puis le fer industriel devint le secours

 

De l'ouvrier humble en son lopin vert ;

 

Versant l'eau parfumée au sol des vieux cours,

 

Pour laver le carreau et humer l'éther.

 

 

Le rouge fut moins cher que le pigment vert,

 

Avant que le plastique aux mille nuances,

 

Au sortir des guerres et des hivers,

 

N'apporte la vie et ses extravagances.


 

 


 

VI. Le Duel des Villes et l'Art du Levant

 


 

Aujourd'hui encore, deux écoles s'affrontent :

 

Le Parisien gagne par son grand équilibre,

 

Sa pomme amovible que les mains racontent,

 

Quand le Lyonnais rétro, comme un pot cuivre,

 

 

Garde son flanc d'antiques bonbonnes.

 

Mais au-dessus d'eux, œuvre d'art suprême,

 

L'arrosage japonais de Tokyo résonne,

 

Façonné par Negishi, magnifique poème.


 

 

Son col interminable accélère le cours,

 

D'une pression douce imitant le Jorro,

 

La rosée du matin pour le bonsaï sourd,

 

Précis au millimètre, sans le moindre accroc.

 

 

Et pour l'avenir, l'arrosoir s'efface :

 

L'olla de terre cuite, invisible et poreuse,

 

S'enterre au jardin et nourrit la place,

 

Laissant la racine s'abreuver, heureuse.


 

 

L'arrosoir demeure, en son humble bois,
 
Le passeur de vie, le donneur de choix.
Marie-Claude Palys(1947) auteur - Éloge de la Rose et de la Pluie : Le Chant de l’Arrosoir
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