31 mai 2024 5 31 /05 /mai /2024 22:30

 

 

Gaston Couté (1880-1911) poète libertaire1 et chansonnier français

 


Chanson de Messidor


Dame ! vois-tu les grands blés d'or

Sous les couchants de Messidor

Saillir longs et droits de la glèbe.

Ils ne sont pas encor si longs

Que les flots de tes cheveux blonds

Où je cache mon front d'éphèbe.

 

Dame ! écoute la voix du vent

Dont l'aile caresse en rêvant

Une par une chaque tige.

Elle est moins vibrante d'émoi

Que ta chanson qui fait en moi

Courir des frissons de vertige.

 

Dame ! regarde voltiger

Les abeilles en l'air léger

Et se reposer sur les roses.

Leur miel plein d'arôme est moins doux

Que le baiser pris à genoux

Sur tes lèvres fraîches écloses.

 

Dame ! en ton geste noble et lent

Cueille un coquelicot sanglant

Pour l'épingler sur ta poitrine.

Il est moins rouge que mon coeur

Quand ton rictus aigre et moqueur

Le met en doute ou le chagrine...
 

Gaston Couté (1880-1911) - poète libertaire et chansonnier français - Chanson de Messidor
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31 mai 2024 5 31 /05 /mai /2024 20:49

 

 

Guillaume Apollinaire (1880-1918) poète et écrivain français, 

Alcools, 1913

 


Automne

 

Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux

Et son boeuf lentement dans le brouillard d’automne

Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux

Et s’en allant là-bas le paysan chantonne

Une chanson d’amour et d’infidélité

Qui parle d’une bague et d’un coeur que l’on brise

Oh! l’automne l’automne a fait mourir l’été

Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises
 

paysan boeufs J-C.Teilliet XIX° s

paysan boeufs J-C.Teilliet XIX° s

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31 mai 2024 5 31 /05 /mai /2024 20:45


 

 

Guillaume Apollinaire (1880-1918) - poète et écrivain français 

Ondes, Calligrammes 1918

 

Le musicien de Saint-Merry

 

J’ai enfin le droit de saluer des êtres que je ne connais pas

Ils passent devant moi et s’accumulent au loin

Tandis que tout ce que j’en vois m’est inconnu

Et leur espoir n’est pas moins fort que le mien

 

Je ne chante pas ce monde ni les autres astres

Je chante toutes les possibilités de moi-même hors de ce monde et des astres

Je chante la joie d’errer et le plaisir d’en mourir

 

Le 21 du mois de mai 1913

Passeur des morts et les mordonnantes mériennes

Des millions de mouches éventaient une splendeur

Quand un homme sans yeux sans nez et sans oreilles

Quittant le Sébasto entra dans la rue Aubry-le-Boucher

Jeune l’homme était brun et de couleur de fraise sur les joues

Homme Ah! Ariane

Il jouait de la flûte et la musique dirigeait ses pas

Il s’arrêta au coin de la rue Saint-Martin

Jouant l’air que je chante et que j’ai inventé

Les femmes qui passaient s’arrêtaient près de lui

Il en venait de toutes parts

Lorsque tout à coup les cloches de Saint-Merry se mirent à sonner

Le musicien cessa de jouer et but à la fontaine

Qui se trouve au coin de la rue Simon-Le-Franc

Puis saint-Merry se tut

L’inconnu reprit son air de flûte

Et revenant sur ses pas marcha jusqu’à la rue de la Verrerie

Où il entra suivi par la troupe des femmes

Qui sortaient des maisons

Qui venaient par les rues traversières les yeux fous

Les mains tendues vers le mélodieux ravisseur

Il s’en allait indifférent jouant son air

Il s’en allait terriblement

 

Puis ailleurs

À quelle heure un train partira-t-il pour Paris

 

À ce moment

Les pigeons des Moluques fientaient des noix muscades

En même temps

Mission catholique de Bôma qu’as-tu fait du sculpteur

 

Ailleurs

Elle traverse un pont qui relie Bonn à Beuel et disparait à travers Pützchen

Au même instant

Une jeune fille amoureuse du maire

Dans un autre quartier

Rivalise donc poète avec les étiquettes des parfumeurs

 

En somme ô rieurs vous n’avez pas tiré grand-chose des hommes

Et à peine avez-vous extrait un peu de graisse de leur misère

Mais nous qui mourons de vivre loin l’un de l’autre

Tendons nos bras et sur ces rails roule un long train de marchandises

 

Tu pleurais assise près de moi au fond d’un fiacre

 

Et maintenant

Tu me ressembles tu me ressembles malheureusement

Nous nous ressemblons comme dans l’architecture du siècle dernier

Ces hautes cheminées pareilles à des tours

Nous allons plus haut maintenant et ne touchons plus le sol

 

Et tandis que le monde vivait et variait

 

Le cortège des femmes long comme un jour sans pain

Suivait dans la rue de la Verrerie l’heureux musicien

 

Cortèges ô cortèges

C’est quand jadis le roi s’en allait à Vincennes

Quand les ambassadeurs arrivaient à Paris

Quand le maigre Suger se hâtait vers la Seine

Quand l’émeute mourait autour de Saint-Merry

 

Cortèges ô cortèges

Les femmes débordaient tant leur nombres était grand

Dans toutes les rues avoisinantes

Et se hâtaient raides comme balle

Afin de suivre le musicien

Ah! Ariane et toi Pâquette et toi Amine

Et toi Mia et toi Simone et toi Mavise

Et toi Colette et toi la belle Geneviève

Elles ont passé tremblantes et vaines

Et leurs pas légers et prestes se mouvaient selon la cadence

De la musique pastorale qui guidait

Leurs oreilles avides

 

L’inconnu s’arrêta un moment devant une maison à vendre

Maison abandonnée

Aux vitres brisées

C’est un logis du seizième siècle

La cour sert de remise à des voitures de livraisons

C’est là qu’entra le musicien

Sa musique qui s’éloignait devint langoureuse

Les femmes le suivirent dans la maison abandonnée

Et toutes y entrèrent confondues en bande

Toutes toutes y entrèrent sans regarder derrière elles

Sans regretter ce qu’elles ont laissé

Ce qu’elles ont abandonné

Sans regretter le jour la vie et la mémoire

Il ne resta bientôt plus personne dans la rue de la Verrerie

Sinon moi-même et un prêtre de saint-Merry

Nous entrâmes dans la vieille maison

Mais nous n’y trouvâmes personne

 

Voici le soir

À Saint-Merry c’est l’Angélus qui sonne

Cortèges ô cortèges

C’est quand jadis le roi revenait de Vincennes

Il vint une troupe de casquettiers

Il vint des marchands de bananes

Il vint des soldats de la garde républicaine

O nuit

Troupeau de regards langoureux des femmes

O nuit

Toi ma douleur et mon attente vaine

J’entends mourir le son d’une flûte lointaine

 

 Guillaume Apollinaire (1880-1918) - poète et écrivain français - Le musicien de Saint-Merry
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31 mai 2024 5 31 /05 /mai /2024 17:58

 

 

Émile Nelligan (1879-1941) poète québécois 

 


Nuit d'été
 

Le violon, d’un chant très profond de tristesse,

 

Remplit la douce nuit, se mêle aux sons des cors,

Les sylphes vont pleurant comme une âme en détresse,

Et les coeurs des arbres ont des plaintes de morts.

Le souffle du Veillant anime chaque feuille;

Aux amers souvenirs les bois ouvrent leur sein;

Les oiseaux sont rêveurs; et sous l’oeil opalin

De la lune d’été ma Douleur se recueille…

Lentement, au concert que font sous la ramure

Les lutins endiablés comme ce Faust ancien,

Le luth dans tout mon coeur éveille en parnassien

La grande majesté de la nuit qui murmure

Dans les cieux alanguis un ramage lointain

Prolongé jusqu’à l’aube, et mourant au Matin.
 

Émile Nelligan (1879-1941) - poète québécois - Nuit d'été
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31 mai 2024 5 31 /05 /mai /2024 17:56

 

 

Émile Nelligan (1879-1941) poète québécois 

1903

Le jardin d'enfance

 

 

Clavier d’antan

 

Clavier vibrant de remembrance,

J’évoque un peu des jours anciens,

Et l’Éden d’or de mon enfance.

 

Se dresse avec les printemps siens,

Souriant de vierge espérance

Et de rêves musiciens…

 

Vous êtes morte tristement,

Ma muse des choses dorées,

Et c’est de vous qu’est mon tourment ;

 

Et c’est pour vous que sont pleurées

Au luth âpre de votre amant

Tant de musiques éplorées.
 

Émile Nelligan (1879-1941) - poète québécois - Clavier d’antan
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31 mai 2024 5 31 /05 /mai /2024 17:55

 

 

Emile Nelligan (1879-1941) poète québécois 

 

Chopin

 

Fais, au blanc frisson de tes doigts,

Gémir encore, ô ma maîtresse !

Cette marche dont la caresse

Jadis extasia les rois.

 

Sous les lustres aux prismes froids,

Donne à ce cœur sa morne ivresse,

Aux soirs de funèbre paresse

Coulés dans ton boudoir hongrois.

 

Que ton piano vibre et pleure,

Et que j’oublie avec toi l’heure

Dans un Éden, on ne sait où…

 

Oh ! Fais un peu que je comprenne

Cette âme aux sons noirs qui m’entraîne

Et m’a rendu malade et fou !

 Émile Nelligan - (1879-1941) poète québécois - Chopin
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31 mai 2024 5 31 /05 /mai /2024 17:49

 

 

Émile Nelligan (1879-1941) - poète québécois - 

Les Pieds sur les Chenets

 


Le Salon

 

La poussière s’étend sur tout le mobilier,

Les miroirs de Venise ont défleuri leur charme;

Il y rôde comme un très vieux parfum de Parme,

La funèbre douceur d’un sachet familier.

 

Plus jamais ne résonne à travers le silence

Le chant du piano dans les rythmes berceurs,

Mendelssohn et Mozart, mariant leurs douceurs,

Ne s’entendent qu’en rêve aux soirs de somnolence.

 

Mais le poète, errant sous son massif ennui,

Ouvrant chaque fenêtre aux clartés de la nuit,

Et se crispant les mains, hagard et solitaire,

 

Imagine soudain, hanté par des remords,

Un grand bal solennel tournant dans le mystère,

Où ses yeux ont cru voir danser les parents morts.

Émile Nelligan (1879-1941) - poète québécois - Le Salon
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31 mai 2024 5 31 /05 /mai /2024 17:48


 

 

Émile Nelligan (1879-1941) poète québécois 

Les Pieds sur les Chenets

 


Le Violon brisé

 

Aux soupirs de l’archet béni,

Il s’est brisé, plein de tristesse,

Le soir que vous jouiez, comtesse,

Un thème de Paganini.

 

Comme tout choit avec prestesse !

J’avais un amour infini,

Ce soir que vous jouiez, comtesse,

Un thème de Paganini.

 

L’instrument dort sous l’étroitesse

De son étui de bois verni,

Depuis le soir où, blonde hôtesse,

Vous jouâtes Paganini.

 

Mon cœur repose avec tristesse

Au trou de notre amour fini.

Il s’est brisé le soir, comtesse,

Que vous jouiez Paganini.
 

Émile Nelligan (1879-1941) - poète québécois - Le Violon brisé
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30 mai 2024 4 30 /05 /mai /2024 23:41

 

 

Émile Nelligan (1879-1941) poète québécois 

1903

 

Five O’clock

 

Comme Litz se dit triste au piano voisin !

....................

Le givre a ciselé de fins vases fantasques,

Bijoux d’orfèvrerie, orgueils de Cellini,

Aux vitres du boudoir dont l’embrouillamini

Désespère nos yeux de ses folles bourrasques.

Comme Haydn est triste au piano voisin !

....................

Ne sors pas ! Voudrais-tu défier les bourrasques,

Battre les trottoirs froids par l’embrouillamini

D’hiver ? Reste. J’aurais tes ors de Cellini,

Tes chers doigts constellés de leurs bagues fantasques.

Comme Mozart est triste au piano voisin !

....................

Le Five o’clock expire en mol ut crescendo.

— Ah ! qu’as-tu ? Tes chers cils s’amalgament de perles.

— C’est que je vois mourir le jeune espoir des merles

Sur l’immobilité glaciale des jets d’eau.

 

                                           ..... sol, la, si, do.

— Gretchen, verse le thé aux tasses de Yeddo.
 

Émile Nelligan (1879-1941) - poète québécois - Five O’clock
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30 mai 2024 4 30 /05 /mai /2024 22:20

 

 

Émile Nelligan (1879-1941) poète québécois 

1903

 


Mazurka

 

Rien ne captive autant que ce particulier

Charme de la musique où ma langueur s’adore,

Quand je poursuis, aux soirs, le reflet que mordore

Maint lustre au tapis vert du salon familier.

 

Que j’aime entendre alors, plein de deuil singulier,

Monter du piano, comme d’une mandore,

Le rythme somnolent où ma névrose odore

Son spasme funéraire et cherche à s’oublier !

 

Gouffre intellectuel, ouvre-toi, large et sombre,

Malgré que toute joie en ta tristesse sombre,

J’y peux trouver encor comme un reste d’oubli.

 

Si mon âme se perd dans les gammes étranges

De ce motif en deuil que Chopin a poli

Sur un rythme inquiet appris des noirs Archanges.
 

Émile Nelligan (1879-1941) poète québécois  1903 Mazurka
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