6 janvier 2022 4 06 /01 /janvier /2022 23:02

 

 

Ondine Valmore (1821-1853) poétesse et femme de lettres française

 

 

3 Novembre 1852

Mère



C’est l’hiver et le noir décembre

Gémit dans le bois attristé ;

A la fenêtre de ta chambre

Pend un vieux pampre dévasté;

La bise qui gronde à ta porte

Siffle autour de ton front charmant ;

Sans songer aux fleurs qu’elle emporte,

Pourquoi souris-tu si gaîment ?

 

Oh ! dit-elle en levant la tête,

Que me fait le temps triste ou beau !

Tous mes jours sont des jours de fête.

J’ai dans le coeur un chant d’oiseau.

 

Mais du sein de la terre ouverte

S’élèvent les blondes moissons;

Vois la feuille odorante et verte

Habiller rochers et maisons :

Quant tout frémit, s’éveille et chante,

Quand ta vitre brille au soleil,

Pourquoi la gaîté rayonnante

A-t-elle fui ton front vermeil ?

 

Oh ! dit-elle en baissant la tête,

Que me fait le temps triste ou beau !

Comment saurais-je que c’est fête ?

Mon coeur a perdu son oiseau.

 

Ondine Valmore (1821-1853) - poétesse et femme de lettres française - Mère
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6 janvier 2022 4 06 /01 /janvier /2022 23:01

 

 

Alfred Victor de Vigny ou comte de Vigny (1797-1863) écrivain, romancier, dramaturge et poète français.

Poèmes antiques et modernes

 


La neige


I

Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires,

Des histoires du temps passé,

Quand les branches d’arbres sont noires,

Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé !


Quand seul dans un ciel pâle un peuplier s’élance,

Quand sous le manteau blanc qui vient de le cacher

L’immobile corbeau sur l’arbre se balance,

Comme la girouette au bout du long clocher !

 

Ils sont petits et seuls, ces deux pieds dans la neige.

Derrière les vitraux dont l’azur le protège,

Le Roi pourtant regarde et voudrait ne pas voir,

Car il craint sa colère et surtout son pouvoir.

 

De cheveux longs et gris son front brun s’environne,

Et porte en se ridant le fer de la couronne ;

Sur l’habit dont la pourpre a peint l’ample velours

L’empereur a jeté la lourde peau d’un ours.

 

Avidement courbé, sur le sombre vitrage

Ses soupirs inquiets impriment un nuage.

Contre un marbre frappé d’un pied appesanti,

Sa sandale romaine a vingt fois retenti.

 

Est-ce vous, blanche Emma, princesse de la Gaule ?

Quel amoureux fardeau pèse à sa jeune épaule ?

C’est le page Eginard, qu’à ses genoux le jour

Surprit, ne dormant pas, dans la secrète tour.

 

Doucement son bras droit étreint un cou d’ivoire,

Doucement son baiser suit une tresse noire,

Et la joue inclinée, et ce dos où les lys

De l’hermine entourés sont plus blancs que ses plis.

 

Il retient dans son coeur une craintive haleine,

Et de sa dame ainsi pense alléger la peine,

Et gémit de son poids, et plaint ses faibles pieds

Qui, dans ses mains, ce soir, dormiront essuyés ;

 

Lorsqu’arrêtée Emma vante sa marche sûre,

Lève un front caressant, sourit et le rassure,

D’un baiser mutuel implore le secours,

Puis repart chancelante et traverse les cours.

 

Mais les voix des soldats résonnent sous les voûtes,

Les hommes d’armes noirs en ont fermé les routes ;

Eginard, échappant à ses jeunes liens,

Descend des bras d’Emma, qui tombe dans les siens.

 

II

Un grand trône, ombragé des drapeaux d’Allemagne,

De son dossier de pourpre entoure Charlemagne.

Les douze pairs debout sur ses larges degrés

Y font luire l’orgueil des lourds manteaux dorés.

 

Tous posent un bras fort sur une longue épée,

Dans le sang des Saxons neuf fois par eux trempée ;

Par trois vives couleurs se peint sur leurs écus

La gothique devise autour des rois vaincus.

 

Sous les triples piliers des colonnes moresques,

En cercle sont placés des soldats gigantesques,

Dont le casque fermé, chargé de cimiers blancs,

Laisse à peine entrevoir les yeux étincelants.

 

Tous deux joignant les mains, à genoux sur la pierre,

L’un pour l’autre en leur coeur cherchant une prière,

Les beaux enfants tremblaient en abaissant leur front

Tantôt pâle de crainte ou rouge de l’affront.

 

*

 

D’un silence glacé régnait la paix profonde.

Bénissant en secret sa chevelure blonde,

Avec un lent effort, sous ce voile, Eginard

Tente vers sa maîtresse un timide regard.

 

Sous l’abri de ses mains Emma cache sa tête,

Et, pleurant, elle attend l’orage qui s’apprête :

Comme on se tait encore, elle donne à ses yeux

A travers ses beaux doigts un jour audacieux.

 

L’Empereur souriait en versant une larme

Qui donnait à ses traits un ineffable charme ;

Il appela Turpin, l’évêque du palais,

Et d’une voix très douce il dit : Bénissez-les.

 

Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires,

Des histoires du temps passé,
 

Eugène Lavieille - paysage d'hiver

Eugène Lavieille - paysage d'hiver

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6 janvier 2022 4 06 /01 /janvier /2022 23:01

 

 

William Chapman (1850-1917) journaliste, poète et traducteur canadien.

 

 

Il neige


C'est un après-midi du Nord.

Le ciel est blanc et morne. Il neige ;

Et l'arbre du chemin se tord

Sous la rafale qui l'assiège.

 

Depuis l'aurore, il neige à flots ;

Tout s'efface sous la tourmente.

A travers ses rauques sanglots

Une cloche au loin se lamente.

 

Le glas râle dans le brouillard,

Qu'aucune lueur n'illumine...

Voici venir un corbillard,

Qui sort de la combe voisine.

 

Un groupe, vêtu de noir, suit,

Muet, le lourd traîneau funèbre.

Déjà du ciel descend la nuit,

Déjà la route s'enténèbre.

 

Et toujours du bronze éploré

Tombe la lugubre prière;

Et j'entends dans mon coeur navré

Tinter comme un glas funéraire.

 

Je me souviens... Je me revois,

Sur le blanc linceul de la terre,

Dans la bise, en pleurs, aux abois,

Suivant le cercueil de mon père.

 

Je ne puis détacher mon oeil,

Voilé d'une larme dernière,

Du silencieux groupe en deuil

Qui marche vers le cimetière.

 

Je sens, saisi d'un vague effroi,

Qui me retient à la fenêtre,

Qu'en la marche du noir convoi

Fuit quelque chose de mon être.

 

Soudain dans le champ de la mort

Disparaît le sombre cortège...

C'est un après-midi du Nord.

Le ciel est blanc et morne. Il neige.
 

William Chapman (1850-1917) - journaliste, poète et traducteur canadien - Il neige
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6 janvier 2022 4 06 /01 /janvier /2022 23:00


 

Olivier Calemard de la Fayette (1877-1906), poète symboliste français

 


Pour fêter le retour normal de l'âpre hiver 


Pour fêter le retour normal de l'âpre hiver,

J'ai gravi, dès le jour, ma montagne rouillée.

Le vent du nord-ouest a soufflé tout hier.

 

J'en voulais savourer la rafale mouillée,

Jeux de pluie aux clartés du ravin partiel,

Sur le treillis brumeux des branches dépouillées.

 

La lumière est instable aux décors irréels

Des vallons d'ombre ensoleillés de claire brume

Où se joignent, pour fuir, des lambeaux d'arc-en-ciel.

 

Le roc ruisselle et luit et les pics d'argent fument.

Sous le vent brusque obstinément ailé de nuit,

Et l'aile sombre éteint le rayon qui s'allume ;

 

Et tout le paysage pâle tourne et luit,

Cependant qu'au taillis fauve des petits chênes

Chaque feuille légère et plaintive bruit.

 

Et le mont tout entier pleure des larmes vaines.
 

 Olivier Calemard de la Fayette (1877-1906) - poète symboliste français - Pour fêter le retour normal de l'âpre hiver 
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5 janvier 2022 3 05 /01 /janvier /2022 17:55

 

 

Jules Verne (1828-1905)  écrivain français dont l'œuvre est, pour la plus grande partie, constituée de romans d'aventures évoquant les progrès scientifiques du XIX° siècle.



Quand par le dur hiver...

Sonnet

 

Quand par le dur hiver tristement ramenée

La neige aux longs flocons tombe, et blanchit le toit,

Laissez geindre du temps la face enchifrenée.

Par nos nombreux fagots, rendez-moi l'âtre étroit !

 

Par le rêveur oisif, la douce après-dinée !

Les pieds sur les chenets, il songe, il rêve, il croit

Au bonheur ! - il ne veut devant sa cheminée

Qu'un voltaire bien doux, pouvant railler le froid !

 

Il tisonne son feu du bout de sa pincette ;

La flamme s'élargit, comme une étoile jette

L'étincelle que l'oeil dans l'ombre fixe et suit ;

 

Il lui semble alors voir les astres du soir poindre ;

L'illusion redouble ; heureux ! il pense joindre

A la chaleur du jour le charme de la nuit !
 

William Hays - nuit de neige

William Hays - nuit de neige

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5 janvier 2022 3 05 /01 /janvier /2022 17:54

 

 

Guy de Maupassant (1850-1893) écrivain et journaliste littéraire français 

Recueil : Des vers


 

Nuit de neige


La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.

Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.

Mais on entend parfois, comme une morne plainte,

Quelque chien sans abri qui hurle au coin d'un bois.

 

Plus de chansons dans l'air, sous nos pieds plus de chaumes.

L'hiver s'est abattu sur toute floraison ;

Des arbres dépouillés dressent à l'horizon

Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.

 

La lune est large et pâle et semble se hâter.

On dirait qu'elle a froid dans le grand ciel austère.

De son morne regard elle parcourt la terre,

Et, voyant tout désert, s'empresse à nous quitter.

 

Et froids tombent sur nous les rayons qu'elle darde,

Fantastiques lueurs qu'elle s'en va semant ;

Et la neige s'éclaire au loin, sinistrement,

Aux étranges reflets de la clarté blafarde.

 

Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !

Un vent glacé frissonne et court par les allées ;

Eux, n'ayant plus l'asile ombragé des berceaux,

Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.

 

Dans les grands arbres nus que couvre le verglas

Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège ;

De leur oeil inquiet ils regardent la neige,

Attendant jusqu'au jour la nuit qui ne vient pas.

 

Nuit De Neige, Peinture par Hélène Molina

Nuit De Neige, Peinture par Hélène Molina

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5 janvier 2022 3 05 /01 /janvier /2022 17:54

 

 

André Lemoyne (1822-1907) poète et romancier français.

 


Matin d'hiver

À Mademoiselle Marguerite Coutanseau.

 

La neige tombe en paix sur Paris qui sommeille,

De sa robe d'hiver à minuit s'affublant.

Quand la ville surprise au grand jour se réveille,

Fins clochers, dômes ronds, palais vieux, tout est blanc.

 

Moins rudes sont les froids, et la Seine charrie :

D'énormes blocs de glace aux longs reflets vitreux

Éclaboussent d'argent l'arche du pont Marie,

Poursuivent leur voyage et se choquent entre eux.

 

Les cloches qui tintaient à si grandes volées,

Pour fêter dignement les jours carillonnés,

N'ont plus qu'un timbre mat et des notes voilées,

Comme si leurs battants étaient capitonnés.

 

Les barques des chalands au long des quais rangées,

De leur unique voile ont fermé l'éventail,

Et toutes dans la glace, en bon ordre figées,

Sont prises dans leur coque et jusqu'au gouvernail.

 

Enrobant le Soleil sous deux ailes de flamme,

Un goéland du Havre ou de Pont-Audemer

Vient comme un Saint-Esprit planer sur Notre-Dame :

On reconnaît de loin le grand oiseau de mer.

 

Ce fut par de joyeux et clairs matins de neige,

Où l'aurore allumait ses premiers feux pourprés,

Qu'autrefois les Normands, blonds fils de la Norvège,

Dressaient la haute échelle à Saint-Germain-des-Prés.
 

Thomas Kinkade - Paris sous la neige

Thomas Kinkade - Paris sous la neige

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5 janvier 2022 3 05 /01 /janvier /2022 17:53


 

Ondine Valmore (1821-1853) poétesse et femme de lettres française



La voix

 

La neige au loin couvre la terre nue ;

Les bois déserts étendent vers la nue

Leurs grands rameaux qui, noirs et séparés,

D'aucune feuille encor ne sont parés ;

La sève dort et le bourgeon sans force

Est pour longtemps engourdi sous l'écorce ;

L'ouragan souffle en proclamant l'hiver

Qui vient glacer l'horizon découvert.

Mais j'ai frémi sous d'invisibles flammes

Voix du printemps qui remuez les âmes,

Quand tout est froid et mort autour de nous,

Voix du printemps, ô voix, d'où venez-vous ?...

Jean Baudoin - paysage de neige

Jean Baudoin - paysage de neige

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5 janvier 2022 3 05 /01 /janvier /2022 17:53

 

 

Jacques Delille (1738-1813) souvent appelé l’abbé Delille,  poète et traducteur français.


 

Le coin du feu


Suis-je seul ? je me plais encore au coin du feu.

De nourrir mon brasier mes mains se font un jeu ;

J'agace mes tisons ; mon adroit artifice

Reconstruit de mon feu le savant édifice.

J'éloigne, je rapproche, et du hêtre brûlant

Je corrige le feu trop rapide ou trop lent.

Chaque fois que j'ai pris mes pincettes fidèles,

Partent en pétillant des milliers d'étincelles :

J'aime à voir s'envoler leurs légers bataillons.

Que m'importent du Nord les fougueux tourbillons ?

La neige, les frimas qu'un froid piquant resserre,

En vain sifflent dans l'air, en vain battent la terre,

Quel plaisir, entouré d'un double paravent,

D'écouter la tempête et d'insulter au vent !

Qu'il est doux, à l'abri du toit qui me protège,

De voir à gros flocons s'amonceler la neige !

Leur vue à mon foyer prête un nouvel appas :

L'homme se plaît à voir les maux qu'il ne sent pas.

Mon coeur devient-il triste et ma tête pesante ?

Eh bien, pour ranimer ma gaîté languissante,

La fève de Moka, la feuille de Canton,

Vont verser leur nectar dans l'émail du Japon.

Dans l'airain échauffé déjà l'onde frissonne :

Bientôt le thé doré jaunit l'eau qui bouillonne,

Ou des grains du Levant je goûte le parfum.

Point d'ennuyeux causeur, de témoin importun :

Lui seul, de ma maison exacte sentinelle,

Mon chien, ami constant et compagnon fidèle,

Prend à mes pieds sa part de la douce chaleur.

 

Et toi, charme divin de l'esprit et du coeur,

Imagination ! de tes douces chimères

Fais passer devant moi les figures légères !

A tes songes brillants que j'aime à me livrer !

Dans ce brasier ardent qui va le dévorer,

Par toi, ce chêne en feu nourrit ma rêverie

Quelles mains l'ont planté ? quel sol fut sa patrie ?

Sur les monts escarpés bravait-il l'Aquilon ?

Bordait-il le ruisseau ? parait-il le vallon ?

Peut-être il embellit la colline que j'aime,

Peut-être sous son ombre ai-je rêvé moi-même.

Tout à coup je l'anime : à son front verdoyant,

Je rends de ses rameaux le panache ondoyant,

Ses guirlandes de fleurs, ses touffes de feuillage,

Et les tendres secrets que voilà son ombrage.

Tantôt environné d'auteurs que je chéris,

Je prends, quitte et reprends mes livres favoris ;

A leur feu tout à coup ma verve se rallume ;

Soudain sur le papier je laisse errer ma plume,

Et goûte, retiré dans mon heureux réduit,

L'étude, le repos, le silence, et la nuit.

Tantôt, prenant en main l'écran géographique,

D'Amérique en Asie, et d'Europe en Afrique,

Avec Cook et Forster, dans cet espace étroit,

Je cours plus d'une mer, franchis plus d'un détroit,

Chemine sur la terre et navigue sur l'onde,

Et fais dans mon fauteuil le voyage du monde.

Agréable pensée, objets délicieux,

Charmez toujours mon coeur, mon esprit et mes yeux !

Par vous tout s'embellit, et l'heureuse sagesse

Trompe l'ennui, l'exil, l'hiver et la vieillesse.
 

Maurice Rollinat et son chien - Allan Österlind   , vers 1898,  Musées de la Ville de Châteauroux

Maurice Rollinat et son chien - Allan Österlind , vers 1898, Musées de la Ville de Châteauroux

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5 janvier 2022 3 05 /01 /janvier /2022 17:52

 

 

Jean Richepin (1849-1926), poète, romancier et auteur dramatique français.

 

Première gelée

 

Voici venir l'Hiver, tueur des pauvres gens.

 

Ainsi qu'un dur baron précédé de sergents,

Il fait, pour l'annoncer, courir le long des rues

La gelée aux doigts blancs et les bises bourrues.

On entend haleter le souffle des gamins

Qui se sauvent, collant leurs lèvres à leurs mains,

Et tapent fortement du pied la terre sèche.

Le chien, sans rien flairer, file ainsi qu'une flèche.

Les messieurs en chapeau, raides et boutonnés,

Font le dos rond, et dans leur col plongent leur nez.

Les femmes, comme des coureurs dans la carrière,

Ont la gorge en avant, les coudes en arrière,

Les reins cambrés. Leur pas, d'un mouvement coquin,

Fait onduler sur leur croupe leur troussequin.

 

Oh ! comme c'est joli, la première gelée !

La vitre, par le froid du dehors flagellée,

Étincelle, au dedans, de cristaux délicats,

Et papillotte sous la nacre des micas

Dont le dessin fleurit en volutes d'acanthe.

Les arbres sont vêtus d'une faille craquante.

Le ciel a la pâleur fine des vieux argents.

 

Voici venir l'Hiver, tueur des pauvres gens.

 

Voici venir l'Hiver dans son manteau de glace.

Place au Roi qui s'avance en grondant, place, place !

Et la bise, à grands coups de fouet sur les mollets,

Fait courir le gamin. Le vent dans les collets

Des messieurs boutonnés fourre des cents d'épingles.

Les chiens au bout du dos semblent traîner des tringles.

Et les femmes, sentant des petits doigts fripons

Grimper sournoisement sous leurs derniers jupons,

Se cognent les genoux pour mieux serrer les cuisses.

Les maisons dans le ciel fument comme des Suisses.

Près des chenets joyeux les messieurs en chapeau

Vont s'asseoir ; la chaleur leur détendra la peau.

Les femmes, relevant leurs jupes à mi-jambe,

Pour garantir leur teint de la bûche qui flambe

Étendront leurs deux mains longues aux doigts rosés,

Qu'un tendre amant fera mollir sous les baisers.

Heureux ceux-là qu'attend la bonne chambre chaude !

Mais le gamin qui court, mais le vieux chien qui rôde,

Mais les gueux, les petits, le tas des indigents...

 

Voici venir l'Hiver, tueur des pauvres gens.
 

Agathe Rostel pauvres gens

Agathe Rostel pauvres gens

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