17 mars 2026 2 17 /03 /mars /2026 20:04

 

 

Le Cantique des cantiques dit aussi Cantique (ou Chant) de Salomon, est l'un des livres poétiques de la Bible hébraïque. Il revêt la forme d'une suite de poèmes, de chants d'amour alternés entre une femme et un homme (voire où plusieurs couples s'expriment), qui prennent à témoin d'autres personnes et des éléments de la nature.

Datant du IVe siècle av. J.-C., son écriture est attribuée traditionnellement à Salomonroi d'Israël.

Le texte est lu à la synagogue lors du Shabbat de la fête de Pessa'h ainsi que, dans la tradition séfarade, lors de l’office du vendredi soir (Kabbalat Shabbat).

Il a également été intégré à la Bible chrétienne.


 

 

Cantique des cantiques 1

1.

’’Cantique des cantiques, de Salomon.’’


 

2.

Qu’il me baise des baisers de sa bouche ! Car ton amour vaut mieux que le vin,



3.

tes parfums ont une odeur suave ; ton nom est un parfum qui se répand ; c’est pourquoi les jeunes filles t’aiment.


 

4.

Entraîne-moi après toi ! Nous courrons ! Le roi m’introduit dans ses appartements... Nous nous égaierons, nous nous réjouirons à cause de toi ; nous célébrerons ton amour plus que le vin. C’est avec raison que l’on t’aime.


 

5.

Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem, comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salomon.


 

6.

Ne prenez pas garde à mon teint noir : C’est le soleil qui m’a brûlée. Les fils de ma mère se sont irrités contre moi, ils m’ont faite gardienne des vignes. Ma vigne, à moi, je ne l’ai pas gardée.


 

7.

Dis-moi, ô toi que mon cœur aime, où tu fais paître tes brebis, où tu les fais reposer à midi ; car pourquoi serais-je comme une égarée près des troupeaux de tes compagnons ?


 

8.

Si tu ne le sais pas, ô la plus belle des femmes, sors sur les traces des brebis, et fais paître tes chevreaux près des demeures des bergers.


 

9.

À ma jument qu’on attelle aux chars de Pharaon je te compare, ô mon amie.


 

10.

Tes joues sont belles au milieu des colliers, ton cou est beau au milieu des rangées de perles.



11.

Nous te ferons des colliers d’or, avec des points d’argent.


 

12.

Tandis que le roi est dans son entourage, mon nard exhale son parfum.


 

13.

Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe, qui repose entre mes seins.

14.Mon bien-aimé est pour moi une grappe de troëne des vignes d’En-Guédi.


 

15.

- Que tu es belle, mon amie, que tu es belle ! Tes yeux sont des colombes.


 

16.-

Que tu es beau, mon bien-aimé, que tu es aimable ! Notre lit, c’est la verdure.


 

17.

Les solives de nos maisons sont des cèdres, nos lambris sont des cyprès.


 


 


 

La Bible – cantique des cantiques -  1
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17 mars 2026 2 17 /03 /mars /2026 17:57

 

Ovide, en latin Publius Ovidius Naso (43 av. J.-C./17-18 ap. J.-C.,)  poète latin qui vécut durant la période de la naissance de l'Empire romain.

 


LIVRE TROISIÈME.

 

ÉLÉGIE PREMIÈRE.

 

Il est une antique forêt, restée vierge pendant de longues années ; on croit qu'elle est le sanctuaire d'une divinité ; au milieu est une source sacrée, que domine une grotte taillée dans le roc. L'air y retentit du doux murmure des oiseaux. Protégé par l'ombre épaisse de cette retraite, je m'y promenais un jour, cherchant, pour ma muse, quelque tâche nouvelle. Je vis venir à moi l'Elégie, la chevelure parfumée et nouée avec art. L'un de ses pieds, si je ne me trompe, était plus long que l'autre ; son air était décent, sa tunique des plus légères, et sa parure celle d'une amante. Le défaut même de ses pieds lui donnait de la grâce. Je vis, en même temps, s'avancer à grands pas la Tragédie à l’oeil farouche ; sur son front menaçant flottaient ses cheveux épars, et son manteau traînait jusqu'à terre. Dans sa main gauche elle portait avec orgueil le sceptre des rois ; le cothurne lydien était la noble chaussure de ses pieds. S'adressant à moi la première : "Quelle sera donc me dit-elle, la fin de tes amours, poète infidèle à mon culte ? Dans les bachiques banquets, on se raconte tes folies ; on les répète dans chaque carrefour ; souvent, lorsque tu passes, on te montre au doigt : "le voilà, dit-on, ce poète que brûle le cruel amour."  Tu es, sans t'en douter, la fable de toute la ville, lorsque tu racontes, d'un front éhonté, tes exploits amoureux. Arme-toi du thyrse, il en est temps, et prends un plus noble essor. Assez longtemps tu t'es reposé ; ose entreprendre une tâche plus digne de toi ; le sujet de tes chants fait tort à ton génie. Célèbre la gloire des héros. C'est à moi, diras-tu, de fournir cette carrière ; ta muse badine a fait assez de chansons pour les belles ; ta première jeunesse s'est passée dans ces jeux frivoles. Sois à moi, maintenant ; que je te doive le nom de tragédie romaine ? Ton génie saura remplir mon attente. "A ces mots, je la vis se hausser sur son cothurne brodé, et secouer trois ou quatre fois sa tête ombragée d'une épaisse chevelure. L'Élégie, s'il m'en souvient bien, se prit à sourire en me regardant de côté. Ou je me trompe, ou sa main droite tenait une branche de myrrhe. "Orgueilleuse Tragédie, pourquoi, dit-elle, me poursuivre de tes paroles menaçantes ? Ne peux-tu donc ne pas m'être sévère ? Cette fois, pourtant, tu m'as attaquée avec des vers inégaux comme les miens ; tu m'as combattue avec le rythme qui m'appartient. Lorsque je compare mes chants à tes accents sublimes, ton palais superbe écrase mon humble demeure. Je suis légère, et je n'ai souci que de Cupidon, aussi léger que moi. Je ne me crois pas au-dessus de ce qui fait le sujet de mes chants. Sans moi, la mère du voluptueux Amour n'aurait point de charmes : compagne de cette déesse, j'en suis souvent la confidente. La porte que ne forcerait point ton fier cothurne, s'ouvre d'elle-même à ma voix caressante ; et cependant si mon pouvoir est supérieur au tien, c'est que j'endure patiemment bien des choses que tu ne pourrais souffrir sans froncer le sourcil. C'est de moi que Corinne apprit à tromper son gardien ; à forcer la serrure d'une porte bien fermée ; à s'échapper de son lit, couverte d'une tunique retroussée, et à s'avancer, d'un pas sourd, dans les ténèbres de la nuit. Que de fois me suis-je vue suspendue à une porte insensible, me souciant peu d'être vue par les passants ! Ce n'est pas tout : je me souviens que la servante de Corinne me tint cachée dans son sein jusqu'à ce que le gardien sévère de sa maîtresse se fût éloigné. Que dis-je ? ne fus-je pas le don qui fêta l'anniversaire de sa naissance ? et sa main cruelle ne jeta-t-elle pas dans l'eau mes lambeaux épars ? C'est moi qui, la première, ai fait germer en toi l'heureux talent des vers. Ce qu'attend de toi ma rivale, c'est de moi que tu l'as reçu.


Elles avaient cessé de parler : "C'est par vous-mêmes, leur dis-je, que je vous en conjure ; daignez prêter l'oreille à ma voix suppliante ; l'une m'offre le sceptre et le noble cothurne ; et déjà de sublimes accents sortent de ma bouche à peine entrouverte ; l'autre donne à mes amours un renom qui ne mourra point. Sois-moi donc propice ; laisse-moi au grand vers marier un plus court ; noble Tragédie, accorde au poète quelque délai ; les oeuvres exigent de longues veilles, et celles de ta rivale à peine quelques instants."
Elle ne fut point sourde à ma prière ; que les tendres amants se hâtent de mettre à profit ce délai ; j'ai derrière moi une oeuvre plus grande qui me réclame.

 

 

ÉLÉGIE II.

 

Si je m'assieds ici, ce n'est point que je m'intéresse à des coursiers déjà célèbres ; et cependant mes voeux n'en sont pas moins pour celui que tu favorises. Je suis venu pour te parler, pour être assis à tes côtés, pour te faire connaître tout l'amour que tu m'inspires. La course attire tes regards, c'est toi qui attires les miens : jouissons l'un et l'autre du spectacle qui nous plaît, et que nos yeux, à l'un et à l'autre, s'en repaissent à loisir. O heureux ! quel qu'il soit, le coureur que tu favorises ; car il a le bonheur de t'intéresser. Qu'un pareil bonheur m'arrive, et l'on me verra, m'élançant des barrières sacrées, m'abandonner, plein d'une noble ardeur, au vol de mes coursiers. Je saurais, ici, leur lâcher les rênes ; là, sillonner leurs flancs de coups de fouet ; plus loin, faire raser à ma roue la borne qu'elle doit tourner. Mais si, dans ma course, je venais à t'apercevoir, je la ralentirais, et les rênes abandonnées me tomberaient des mains. Ah ! qu'il s'en fallut peu que Pélops ne pérît sous la lance du roi de Pise, pendant qu'il te contemplait, belle Hippodamie ! Et pourtant il dut sa victoire aux voeux de sa maîtresse. Puissent ainsi tous les amants devoir leur triomphe aux voeux de leurs belles !
Pourquoi cherches-tu vainement à t'éloigner de moi ! Le même gradin nous retient l'un auprès de l'autre ; et je profite des lois protectrices que l'on a faites sur le cirque. Mais vous qui êtes assis à la droite de ma belle, prenez garde, vous la gênez en vous pressant sur elle. Et vous qui avez pris place derrière nous, de grâce, avancez un peu moins vos jambes ; faites preuve de complaisance ; et craignez que votre dur genou ne meurtrisse ses épaules.


Mais toi, mon amie, les plis flottants de ta robe traînent à terre ; relève-la, ou ma main empressée va le faire. Je t'en voulais, robe pudique, de dérober à mes yeux une aussi jolie jambe ; tu pouvais la voir, et tu me rendais jaloux. Telles étaient les jambes de la légère Atalante, que Milanion aurait voulu toucher de ses mains. Telles on représente celles de Diane, quand, sa tunique relevée, elles poursuit les bêtes fauves, moins intrépides qu'elle. J'ai brûlé pour ces jambes que je n'ai pu voir ; que vais-je devenir à la vue des tiennes ? C'est ajouter la flamme à la flamme et des flots à la mer. Je juge, par ce que j'ai vu, de ce que peuvent être les autres appas si bien cachés sous ta robe transparente.


Veux-tu, en attendant, qu'un souffle caressant vienne te rafraîchir, que cette tablette, agitée par ma main, en fasse l'office ; à moins que ce ne soit le feu de mon amour plutôt que la chaleur de l'air qui t'échauffe, et qu’un tendre amour ne brûle aussi ta poitrine embrasée. Pendant que je te parle, une noire poussière a terni l'éclat de ta robe blanche ; fuis, poussière impure, de dessus ces épaules de neige. Mais voici le cortège : faites silence et soyez attentifs ; c'est l'heure d'applaudir : voici le brillant cortège.


Au premier rang apparaît la victoire, les ailes déployées. O déesse ! sois-moi favorable, et fais triompher mon amour. Applaudissez à Neptune, vous qui avez trop de confiance dans ses ondes. Pour moi, je n'ai rien de commun avec la mer, et je n'aime que la terre que j'habite. Toi, soldat, applaudis à Mars, ton dieu ; moi je hais les armes, je n'aime que la paix et l'Amour, faible enfant que protège la paix. Que Phébus soit propice aux augures ; que Phébé le soit aux chasseurs ; et toi, Minerve, reçois l'hommage de tous les enfants des arts. Debout, laboureurs ! Saluez Cérès et le tendre Bacchus. Lutteurs, rendez-vous Pollux favorable ; que Castor écoute les voeux du cavalier. Nous, c'est à toi, belle Vénus, à toi et aux Amours armés de flèches, que nous applaudissons. Seconde mes efforts, tendre déesse, donne à mon amante une âme nouvelle et qu'elle se laisse aimer. Vénus m'a exaucé et m'a fait un signe favorable. Ce que la déesse m'a promis, promets-le, je t'en conjure, promets-le aussi. Que Vénus me pardonne ; mais dans mon coeur tu l'emporteras sur elle : oui, je le jure, et j'en prends à témoin les dieux qui brillent dans ce cortège, tu seras à jamais ma maîtresse adorée. Mais tes jambes sont sans appui ; tu peux, si tu le veux, placer sur ces barreaux la pointe de tes pieds. Déjà la carrière est libre et les grands jeux vont commencer : le préteur vient de donner le signal, et les quadriges se sont élancés à la fois de la barrière. Je vois à qui tu t'intéresses ; quel que soit celui-là, il est sûr de vaincre. Ses coursiers semblent eux-mêmes deviner ton désir. Hélas ! autour de la borne il décrit un vaste cercle ! malheureux, que fais-tu là? ton rival l'a rasée de plus près, et va toucher au but. Malheureux, que fais-tu ? tu rends inutiles les voeux d'une belle ; de grâce, serre plus fortement la rêne gauche. Nous nous nous intéressions à un maladroit ; Romains, rappelez-le, et que vos toges, de toutes parts agitées, en donnent le signal. Voici qu'on le rappelle : mais, de peur que le mouvement des toges ne dérange ta chevelure, tu peux chercher un refuge sous les pans de la mienne.


Déjà la lice s'ouvre de nouveau, la barrière est levée, et les rivaux, distingués par les couleurs qu'ils portent, lancent leurs coursiers dans l'arène. Cette fois au moins, sois vainqueur, et vole à travers l'espace libre devant toi. Fais que mes voeux, que les voeux de ma maîtresse soient accomplis. Ils sont remplis, les voeux de ma maîtresse, et les miens ne le sont pas encore. Le vainqueur tient la palme ; il me reste à gagner la mienne. . Mais elle a souri, et son oeil étincelant a promis quelque chose. C'est assez pour le moment, ailleurs tu m'accorderas le reste.

 

 

ÉLÉGIE III.

 

Croirai-je encore qu'il est des dieux ? Elle a trahi la foi jurée, et sa beauté, sa beauté d'autrefois lui est restée. Aussi longue qu'était sa chevelure avant ses serments aux dieux, aussi longue elle est aujourd'hui après son parjure. Les roses se mêlaient naguère à la blancheur de son visage ; les roses se mêlent encore à la blancheur dont il brille. Elle avait un petit pied ; son pied est encore ce qu'il y a de plus mignon ; elle était grande et gracieuse ; elle est encore grande ; ses yeux, qui étaient si étincelants, brillent encore comme deux astres : la perfide ! c'est avec ces yeux-là qu'elle m'a trompé si souvent.


Ainsi les dieux permettront toujours le parjure aux belles, et la beauté est elle-même une divinité. Dernièrement, je m'en souviens, elle jurait par ses yeux et par les miens, et les miens ont versé des pleurs. Dieux, répondez : si elle a pu vous abuser impunément, pourquoi faut-il que j'expie le crime d'une autre ? Mais vous n’avez pas craint de condamner à la mort la fille de Céphée, pour la punir de l'orgueil de sa mère. Ce n'est point assez que j'aie trouvé en vous des témoins sans puissance, et qu'elle se rie impunément et de vous et de moi ; devrai-je encore porter la peine de son parjure et être à la fois dupe et victime de sa perfidie ?


Ou la divinité n'est qu'un vain nom, une chimère imaginée pour épouvanter la sotte crédulité des peuples ; ou, s'il est un dieu, il est l'esclave de la beauté, et lui accorde le privilège de tout oser contre nous seuls. Mais il est armé d'un glaive meurtrier contre nous ; contre nous seuls se dirige la lance redoutable de Pallas ; contre nous seuls est courbé l'arc flexible d'Apollon ; contre nous seuls gronde la foudre dans la main puissante de Jupiter. Les dieux n'osent punir les outrages qu'ils reçoivent des belles, et n'ayant su s'en faire craindre, ce sont eux qui les craignent. Et qui voudrait encore faire fumer sur leurs autels un encens pur ? Il appartient à des hommes de montrer plus de coeur.


Jupiter lance sa foudre sur les bois sacrés et sur les citadelles, et il défend à son tonnerre d'atteindre les femmes parjures. Parmi tant de coupables, la malheureuse Sémélé est seule brûlée par la foudre, et c'est à sa complaisance qu'elle dut son supplice. Si elle s'était soustraite aux visites de son amant, le père de Bacchus n'eût point été chargé du fardeau que devait porter sa mère.


Mais pourquoi adresser au ciel entier ces plaintes et ces reproches ? Les dieux ont des yeux comme nous, comme nous les dieux ont un coeur. Moi-même, si j'étais un dieu, je ne me croirais pas offensé si une femme trompait ma divinité par ses mensonges. J'attesterais par un serment la vérité des serments d'une belle, et je ne voudrais point passer pour un dieu farouche.
Toi, cependant, jeune beauté, mets leur clémence moins souvent à l'épreuve ; ou du moins, prends pitié de mes yeux.

 

 

ÉLÉGIE IV.

 

Époux intraitable, tu as attaché un gardien aux pas de ta jeune compagne : soins inutiles ! Le plus sûr gardien, c'est sa vertu ; être chaste par crainte, ce n'est pas l'être, et celle que l'on contraint d'être fidèle ne l'est déjà plus. Grâce à ton active surveillance, son corps a pu rester intact ; son coeur est adultère. On ne saurait garder une âme malgré elle, car les verrous n'y peuvent rien. Fussent-ils tous fermés, l’adultère pénétrera chez toi : qui peut être coupable impunément, l'est moins souvent : le pouvoir de mal faire en rend le désir plus languissant. Cesse, crois-moi, de pousser au vice en le défendant ; tu en triompheras plus sûrement en usant de complaisance.
Je vis naguère un cheval indocile ; sa bouche ardente avait repoussé le frein ; il volait comme la foudre ; il s'arrêta tout à coup dès qu'il sentit les rênes flotter mollement sur son épaisse crinière. Nous convoitons toujours ce qui nous est défendu, et désirons ce qu'on nous refuse. Ainsi le malade aspire après l'eau qui lui est interdite ; Argus avait cent yeux à la tête et au front, et combien de fois le seul Amour ne le trompa-t-il point ! La pierre et l'airain rendaient impérissable la tour où Danaë fut enfermée vierge, et elle y devint mère ; Pénélope, sans être gardée, resta pure au milieu de tous ses jeunes adorateurs.


Ce qu'on veut nous soustraire excite bien plus nos désirs, et la surveillance ne fait qu'appeler le voleur : peu de gens aiment les plaisirs permis. Ce n'est point la beauté de ton épouse, c'est ton amour pour elle qui la fait rechercher ; on lui suppose je ne sais quels charmes qui te captivent. Qu'une femme gardée par son mari ne soit point vertueuse ? qu'elle soit adultère, elle est aimée. La crainte même est un aiguillon plus puissant que sa beauté. Que tu t'en indignes ou non, je n'aime que les plaisirs défendus ; celle-là seule me plaît qui peut dire : "J'ai peur." Et cependant il n'est pas permis de garder comme une esclave une femme née libre ; n'usons de cette tyrannie qu'envers les femmes des nations étrangères. Tu veux sans doute que son gardien puisse te dire : "On me le doit." Eh bien ! si ton épouse est chaste, que le mérite en soit à ton esclave. C'est n'être qu'un sot que de s'offenser de l'adultère de sa femme : c'est ne pas connaître assez les moeurs de la ville où ne sont pas nés sans crime Romulus et Rémus, ces deux fils de Mars et d'Ilia. Pourquoi l'avoir choisie belle, si tu la voulais vertueuse ? Ces deux avantages ne peuvent se trouver réunis.


Si tu m'en crois, aie un peu d'indulgence pour elle, quitte cet air sévère, et ne défends pas tes droits en rigide époux. Fais bon accueil aux amis que te donnera ton épouse, et elle t'en donnera beaucoup ; c’est ainsi qu'on obtient sans peine un grand crédit. A ce prix, tu auras ta place marquée aux festins d'une joyeuse jeunesse, et ta maison se remplira d'objets qui ne t'auront rien coûté.

 

 

 

ÉLÉGIE V.

 

C'était la nuit, et le sommeil avait clos mes yeux fatigués, quand cette vision vint porter la terreur dans mon âme. Sur une colline exposée au midi s'étendait un bois de chênes touffus, dont les branches servaient de refuge à des milliers d'oiseaux ; au-dessous se déployait une plaine tapissée du plus vert gazon, et arrosée par un filet d'eau qui y coulait avec un doux murmure. Je cherchais, à l'ombre des arbres, un abri contre la chaleur ; mais, jusque sous l'ombre des arbres, la chaleur me poursuivait. Voici que, broutant le gazon semé de mille fleurs diverses, une blanche génisse s'offrit à mes regards ; elle était plus blanche que la neige nouvellement tombée, et qui n'a pas encore eu le temps de se transformer en eau limpide ; plus blanche que l'écume frémissante du lait qu'on vient de ravir à la brebis. Un taureau, son heureux époux, l'accompagnait ; il se coucha sur la verdure, à ses côtés. Ainsi étendu, il rumine lentement l’herbe tendre, et se repaît une seconde fois de sa première nourriture. Bientôt, le sommeil lui ôtant ses forces, je le vis pencher vers la terre sa tête armée de cornes ; une corneille, qui avait rapidement fendu les airs, vint aussitôt s'abattre eu croassant sur le vert gazon ; trois fois elle enfonça son bec impatient dans le poitrail de la blanche génisse, et en arracha comme des flocons de neige. La génisse, après avoir hésité longtemps, quitta la prairie et le taureau ; mais, sur sa blanche poitrine, on voyait une tache noire. Dès qu'elle vit d'autres taureaux qui paissaient au loin dans de gras pâturages (loin de là, en effet, d'autres taureaux paissaient l'herbe tendre), elle courut se mêler à leurs troupeaux, et prendre sa part des richesses d'un sol plus fertile.


"O toi, qui que tu sois, interprète des rêves de la nuit, si celui-là cache quelque chose de vrai, dis-moi ce qu'il signifie." Quand j'eus ainsi parlé, l'interprète des rêves de la nuit, réfléchissant longuement à ma vision, me répondit : "La chaleur dont tu cherchais à te garantir à l’ombre du feuillage, mais sans pouvoir y parvenir, c'est le feu de l'amour ; la génisse, c'est ta maîtresse ; blanche comme la génisse est ta maîtresse ; toi, tu es le taureau qui suivait sa compagne ; la corneille, de son bec aigu, déchirant le poitrail de la génisse, c'est une vieille débauchée qui cherchera à corrompre le coeur de ton amante. La longue résistance de la génisse, qui finit par abandonner son taureau, c'est le refroidissement de ta maîtresse, qui te laissera sans elle dans ta couche solitaire ; ces traces livides, ces taches noires qui souillent la poitrine de la génisse, c'est la marque de l’adultère qui flétrit le coeur de ta belle."


A ces paroles de l'interprète, mon sang s'était retiré de mon visage glacé, et une nuit profonde régna autour de moi.

 

 

 

ÉLÉGIE VI.

 

Fleuve aux rives limoneuses et couvertes de roseaux, je vole près de ma maîtresse ; suspens un moment ton cours ; tu n'as ni pont ni barque qui, sans rameur, me conduise à l'autre bord, à l'aide seulement d'un câble. Naguère tu étais petit, je me le rappelle ; je n'ai point craint de te traverser, et la surface de tes eaux touchait à peine à mes talons ; aujourd'hui, grossi par la fonte des neiges de la montagne voisine, tu te précipites avec furie, et, dans un lit bourbeux, tu roules des eaux profondes. Que me sert de m'être tant pressé, de n'avoir pris aucun repos, de m'être fatigué la nuit et le jour, s'il faut, que je m'arrête ici et s'il ne m'est pas donné de toucher du pied la rive opposée ? Que n'ai-je les ailes du héros, fils de Danaé, alors qu'il emportait cette tête formidable, à la chevelure hérissée de couleuvres ? Que n'ai-je le char d'où tomba le premier germe de Cérès, confié à la terre vierge encore ? Mais ces prodiges n'ont pas une autre source que l'imagination des anciens poètes ; ils n'ont jamais existé, ils n'existeront jamais. Mais toi, fleuve débordé (et puisses-tu, à ce prix, couler éternellement), reprends tes premières limites ; crois-moi, tu ne pourras porter le poids de la haine publique, si l'on apprend que tu as arrêté les pas d'un amant. Les fleuves devraient nous seconder dans nos jeunes amours, car eux-mêmes ils ont éprouvé ce que c'est que l'amour. Le pâle Inachus fut, dit-on, épris des charmes de Mélie, nymphe de Bithynie, et brûla pour elle jusque dans son lit glacé. Troie n'avait pas encore succombé après deux lustres de combats, ô Xanthe ! lorsque Nééra captiva tes regards. Qui fit parcourir à Alphée tant de contrées diverses, si ce n'est son violent amour pour une vierge d'Arcadie ? Et toi, Pénée, lorsque Créuse était promise à Xanthe, tu l'as, dit-on, cachée dans les champs de la Phthiotide. Parlerai-je d'Asope, que subjugua la fière Thébé, Thébé qui devait donner le jour à cinq filles ? Si je te demande, Achéloüs, ce que sont devenues tes cornes, tu accuseras Hercule, dont la main furieuse les a brisées ; ce qu'il n'eût point fait pour Calydon, pour l’Étolie entière, il le fit pour la seule Déjanire.


Le Nil, ce fleuve fertile qui, coulant par sept embouchures, sut toujours si bien cacher la source de ses eaux fécondes, ne put, dit-on, éteindre, dans ses profonds abîmes, le feu qui le brûlait pour Evadné, fille d'Asope. Pour pouvoir embrasser dans son lit desséché la fille de Salmonée, Énipée ordonna à ses eaux de se retirer ; et, à son ordre, les eaux se retirèrent. Je ne t'oublierai pas non plus, toi qui, fuyant au milieu des rochers creusés par ton onde, arroses en frémissant la campagne de l'argienne Tibur ; ni toi à qui plut Élia, toute négligée que fût sa parure, et quoique ses ongles n’eussent épargné ni sa chevelure ni son visage. Pleurant sur le crime de son oncle et sur l'attentat de Mars, elle errait, pieds nus, dans les endroits solitaires ; le fleuve généreux l'aperçut, du sein de ses flots rapides : élevant alors sa tête au-dessus de son lit, il fit entendre sa voix sonore : "Pourquoi, lui dit-il, errer sur mes rives d'un air inquiet, belle Ilia, fille de l’Idéen Laomédon ? Qu'as-tu fait de ta parure ? Pourquoi courir ainsi abandonnée ? Pourquoi la blanche bandelette ne retient-elle pas les tresses de ta chevelure ? Pourquoi pleurer et flétrir par des larmes tes paupières humides ? Pourquoi ta main insensée meurtrit-elle ainsi ton sein nu ? Il faut avoir un coeur de roche ou de bronze pour voir, sans en être touché, des pleurs couler sur un beau visage. Ilia, rassure-toi : mon palais te sera ouvert, les Fleuves formeront ta cour ; Ilia, rassure-toi, cent Nymphes, et plus encore, obéiront à tes lois ; car cent Nymphes, et plus encore, habitent au fond de mes eaux. Fille du sang troyen, ne me dédaigne pas ! voilà tout ce que je te demande ; mes présents surpasseront mes promesses."


Il avait dit ; et, les yeux modestement baissés vers la terre, la plaintive Ilia laissait tomber sur son sein la tiède rosée de ses pleurs. Trois fois elle essaya de fuir, trois fois l'onde profonde la vit enchaînée sur ses bords. La crainte lui ôtait la force de courir ; elle porta enfin sur ses cheveux une main ennemie, et de sa bouche tremblante sortirent ces plaintes amères : "Plût aux dieux que, vierge encore, ma cendre eût été recueillie et renfermée dans le tombeau de mes pères ! Pourquoi m'offrir les torches de l'hymen, à moi, hier vestale, aujourd'hui dégradée et indigne de veiller au feu sacré d'Ilion ? Qu'attendre encore ? Déjà le doigt du passant me montre comme une adultère. Périsse avec moi cette honte trop légitime qui me couvre le front !"
Elle dit ; et, cachant sous sa robe ses yeux gonflés de larmes, elle s'abandonne au courant de l'onde rapide. Le Fleuve porta, dit-on, pour la soutenir, sa main lascive sous sa poitrine, et l'admit dans son lit à titre d'épouse.


Toi aussi, tu as sans doute brûlé pour quelque belle ; mais les bois et les forêts tiennent vos crimes cachés. Pendant que je parle, tes flots vont toujours grossissant, et ton lit n'est déjà plus assez profond pour les contenir. Qu'ai-je à démêler avec toi, fleuve furieux ? Pourquoi différer les plaisirs de deux amants ? Pourquoi interrompre aussi brutalement ma course ? Si au moins, fleuve orgueilleux, tu ne devais qu'à toi les eaux que tu roules ; si tu pouvais justement vanter ton nom connu de l'univers. Mais un nom, tu n'en as point ; tes eaux, tu les dois à des ruisseaux bientôt desséchés. Tu n'as jamais eu ni source ni demeure certaine ; ta source, ce sont les pluies et les neiges fondues, que l'hiver paresseux t'envoie pour toute richesse ; ou tu ne roules, dans la saison des frimas, que des ondes limoneuses, ou, pendant l'été, tu effleures à peine le sable aride. Quel voyageur, alors altéré, a jamais pu y trouver assez d'eau pour étancher sa soif ? Qui a jamais pu s'écrier, dans sa reconnaissance : "Puisse ton cours être éternel !"


Ton cours, il est funeste aux troupeaux, plus funeste encore aux plaines. D'autres, peut-être, seront sensibles à tes maux ; moi, je ne le suis qu'aux miens. Insensé que je suis, je lui racontais les amours des fleuves ! Je rougis maintenant d'avoir prononcé devant toi des noms si grands, si au-dessus du tien. Comment, en le regardant, ai-je pu vous nommer, ô nobles fleuves, Achéloüs, Inachus et toi, Nil puissant ? Va, torrent bourbeux, tu le mérites bien, puisses-tu ne jamais voir qu'un soleil brûlant ou des hivers sans pluies !

 

 

 

ÉLÉGIE VII.

 

Mais elle n'a donc, cette jeune fille, ni beauté ni grâce ? mais elle ne fut donc pas assez longtemps l’objet de mes voeux ? Je l'ai tenue dans mes bras, et je suis resté impuissant ; honte à moi ! qui ne fus qu'une masse inerte sur son lit paresseux. Pleins des désirs qui l'enflammaient elle-même, je n'ai pu réveiller chez moi l'organe du plaisir, hélas ! épuisé. Elle eut beau passer autour de mon cou ses bras d'ivoire, plus blancs que la neige de Sithonie ; elle eut beau, de sa langue voluptueuse, prodiguer des baisers à la mienne, glisser sous ma cuisse sa cuisse lascive, me donner les noms les plus tendres, m'appeler son vainqueur, me dire tout ce qui peut exciter la passion ; mes membres engourdis, comme s'ils eussent été frottés de la froide ciguë, ne me rendirent aucun office. Je suis demeuré comme un tronc sans vigueur, comme une statue, comme une masse inutile, et je pouvais douter si j'étais un corps ou bien une ombre.


Quelle sera donc ma vieillesse, si j'y parviens jamais, quand ma jeunesse me fait ainsi défaut ? Hélas ! je rougis de mon âge ! Je suis jeune, je suis homme, et ma maîtresse n'a trouvé en moi ni la jeunesse ni la virilité ! Telle sort de la couche la pieuse prêtresse, pour aller veiller à la garde du feu éternel ; telle une chaste soeur quitte un frère bien aimé : naguère pourtant j'acquittai deux fois ma dette avec la blonde Chië, trois fois avec la blanche Pitho, trois fois avec Libas ; et, pressé par Corinne, j'ai pu, je m'en souviens, soutenir neuf fois l'assaut dans une courte nuit.


Est-ce la vertu d'un poison thessalien qui tient aujourd'hui mes membres engourdis ? Dois-je à un enchantement, à une herbe vénéneuse mon triste état ? Quelque sorcière a-t-elle écrit contre moi, sur la cire de Phénicie, de redoutables noms ; ou bien m'a-t-elle enfoncé dans le foie ses aiguilles acérées ? Les trésors de Cérès, frappés par un enchantement, ne sont bientôt plus qu'une herbe stérile : soumises à un enchantement, les eaux d'une fontaine se tarissent ; alors, on voit aussi le gland se détacher du chêne, la grappe tomber de la vigne, et les fruits s'échapper de l'arbre, sans qu'il soit agité ; qui empêche que la magie ne puisse aussi engourdir le corps ? Peut-être a-t-elle ôté au mien sa sensibilité ? A cela joignez la honte ; oui, la honte me devint aussi fatale, et elle fut la seconde cause de mon impuissance.


Qu'elle était belle, quand je la vis ; quand je la touchai, qu'elle était belle ! La tunique qui la couvre ne la touche pas de plus près. Le roi de Pylos, à ce doux contact, aurait pu rajeunir, et Tithon se serait senti des forces au-dessus de son âge. En elle je trouvai une maîtresse ; mais en moi elle ne trouva point un homme ! Quelles prières, quels voeux nouveaux ferai-je aujourd'hui ? Sans doute après le honteux usage que j'en ai fait, les dieux se sont repentis de m'avoir accordé le présent que je tenais d'eux.


Je brûlais d'être accueilli par ma maîtresse ; elle m'a accueilli ; de lui donner des baisers ; je lui en ai donné ; d'obtenir toutes ses faveurs ; je les ai obtenues. A quoi m'a servi d'être si heureux, d'être roi sans régner ? Avare, je n'ai fait que posséder tant de richesses. Ainsi, l'indiscret Tantale a soif au milieu des ondes ; ainsi, il voit autour de lui des fruits auxquels il ne peut toucher ; ainsi, l'époux s'éloigne le matin de sa jeune épouse, pour s'approcher saintement de l'autel des dieux.


Mais peut-être ne m'a-t-elle pas donné ses baisers les plus doux et les plus brillants ; peut-être n'a-t-elle point mis tout en oeuvre pour me stimuler. Le chêne le plus ferme, le diamant le plus dur, les rochers insensibles, elle les eût animés par ses caresses. Elle eût pu émouvoir tout être doué de la vie, tout ce qui est homme ; mais alors je n'étais ni un être vivant ni un homme. Quel plaisir feraient à un sourd les chants de Phémius ? Quel plaisir un tableau ferait-il au malheureux Tamyras ?


Quelles joies cependant ne m'étais-je pas secrètement promises ? Quelle variété de jouissances n'avais-je pas d'avancé imaginées ! et mes membres, ô honte ! sont restés comme morts, plus languissants que la rose qui fut cueillie la veille ! Maintenant qu'il n'est plus temps, les voilà qui se raidissent et qui reviennent à la vie ; les voilà qui redemandent à agir, et à reprendre leur service. Que ne restes-tu plutôt engourdie de honte, misérable partie de moi-même ? C'est ainsi que je me suis laissé prendre à tes promesses. Tu as trompé ma maîtresse ; par toi je me suis trouvé en défaut ; par toi, j'ai éprouvé, avec le plus grave dommage, le plus sensible affront ; et cependant ma belle ne dédaigna pas de l'aiguillonner avec sa main délicate ; mais voyant que tout son art ne pouvait me tirer de ma langueur, et qu'oubliant sa fierté, cet organe retombait sur lui-même : "Pourquoi se jouer de moi, s'écria-t-elle ? qui te forçait, pauvre insensé, à venir malgré toi t'étendre sur ma couche ? Ou bien une magicienne d'Ea t'a ensorcelé, en te traversant de sa laine, ou tu sors épuisé des bras d'une autre" Aussitôt, elle s'élança de son lit, couverte de sa tunique légère, et ne craignit pas de s'enfuir nu-pieds ; et pour que ses femmes ne pussent croire qu'elle sortait intacte de mes bras, elle prit de l'eau, et cacha ainsi cet affront.

 

 

 

ÉLÉGIE VIII.

 

Et qui croira maintenant à l'existence des beaux-arts ? Qui croira que de tendres vers ont quelque mérite ! Le génie autrefois était plus précieux que l’or. C'est être plus que barbare aujourd'hui que de ne rien avoir. Mes vers ont eu le bonheur de plaire à ma maîtresse. Ils ont pénétré auprès d'elle, et moi je ne le puis. Elle m'a bien loué, et quand elle m'eut loué, elle m'a fermé sa porte. Malgré mon esprit, j'erre honteusement à l'aventure. C'est un nouvel enrichi qu'on me préfère, un chevalier gorgé de sang, et qui doit sa fortune à ses blessures.


Peux-tu bien, insensée, l'entourer de tes beaux bras ? Peux-tu bien, insensée, te jeter dans les siens ? Si tu l'ignores, sa tête avait un casque pour coiffure ; son corps, qui t'appartient, était ceint d'une épée ; sa main gauche, à laquelle sied mal cet anneau d'or, a manié un bouclier. Touche sa main droite, elle s'est baignée dans le sang ; cette main homicide, peux-tu bien la toucher ? Qu'as-tu fait de ce coeur si tendre ? Regarde ces cicatrices, traces de ses anciens combats. Tout ce qu'il possède, c'est son sang qui l'a payé. Il te racontera peut-être combien de fois il est devenu meurtrier ; et tu oses, maîtresse avare, toucher de pareilles mains ! et moi, prêtre innocent des Muses et d'Apollon, j'adresse des vers inutiles à ta porte insensible !


Apprenez, vous qui êtes sages, non point l'art qui ne nous sert plus, mais à suivre la carrière des combats et les camps tumultueux. Au lieu de composer de bons vers, soyez primipile, ce n'est qu'avec ce titre, Homère, que tu pourrais obtenir les faveurs de la beauté. Jupiter, qui savait qu'il n'est point de puissance au-dessus de l'or, fut lui-même le prix d'une vierge séduite. Tant qu'il ne donna rien, il trouva un père inflexible, une fille intraitable, une tour d'airain ; mais aussitôt que, mieux avisé, le séducteur se fut montré sous la forme d'un présent, la belle découvrit son sein et accorda ce qui fut exigé d'elle.


Il en était bien autrement lorsque le vieux Saturne occupait le trône des cieux. Tous les métaux étaient ensevelis à de grandes profondeurs dans le sein de la terre ; l’airain comme l'argent, et l'or ainsi que le fer touchaient à l'empire des mânes ; il n'y avait point de trésors, mais ceux de la terre étaient plus précieux. De riches moissons sans culture, des fruits en abondance, et un miel savoureux déposé dans le creux des chênes. Alors, le laboureur ne déchirait point avec sa charrue le sein de la terre ; l’arpenteur ne lui assignait aucune limite. La rame, encore ignorée, ne tourmentait point une mer remuée jusque dans ses abîmes, et son rivage était pour les mortels les bornes infranchissables du monde.


Mortels, c'est contre vous-mêmes que vous avez été industrieux ; et vous avez trouvé, dans votre génie, une source de maux sans nombre. Homme, qu'as-tu gagné à entourer les villes de murailles et de tours ; qu'as-tu gagné à armer l'une contre l'autre des mains ennemies ? Qu'avais-tu à démêler avec la mer ? La terre aurait pu te suffire. Pourquoi ne pas envahir le ciel, comme un troisième royaume ? Que dis-je ? tu aspires aussi à l'empire du ciel. Quirinus, Bacchus, Hercule, et César après eux ont des temples.


Au lieu de fruits, nous arrachons à la terre des mines d'or. Le soldat possède des richesses acquises au prix de son sang. Les palais sont fermés au pauvre ; la fortune donne les honneurs ; c'est elle qui rend le juge si imposant, et le chevalier si fier. Que tout soit en leur pouvoir, qu'ils commandent au Forum comme au Champ-de-Mars ; qu'ils soient les arbitres de la paix et de la guerre ? que leur cupidité du moins n'aille pas jusqu'à nous ravir nos amours ! Tout ce qu'on leur demande, c'est qu'ils permettent aux pauvres d'avoir quelque chose.


Mais aujourd'hui une femme, eût-elle l'orgueil farouche des Sabines, obéit comme une esclave à celui qui peut donner beaucoup. Son gardien me repousse, elle redoute pour moi la colère de son époux ; que je donne de l’or, époux et surveillant disparaissent à l’instant. Oh ! s'il est un dieu vengeur des amants dédaignés, puisse-t-il réduire en poussière des trésors si mal acquis !

 

 

 

ÉLÉGIE XI.

 

C'est avoir assez et trop longtemps souffert : ta perfidie a vaincu ma patience ; sors, honteux Amour, de mon coeur fatigué ! C'en est fait, je m'affranchis ; j'ai rompu mes chaînes, j'ai souffert sans rougir, je rougis maintenant d'avoir souffert ; enfin, je triomphe, et je foule à mes pieds l'Amour subjugué ! Trop tard, hélas ! j'ai connu l'outrage fait à mon front. De la persévérance et de l'énergie ; ces maux auront un jour leur récompense. Souvent un fruit amer offre son suc secourable au voyageur épuisé.


Quoi ! après tant de refus, j'ai pu, moi homme libre, coucher sur la dure à ta porte ! quoi ! j'ai pu, quand tu pressais je ne sais quel amant dans tes bras, j'ai pu, comme un esclave, me faire le gardien d'une porte qui m'était fermée. Je l'ai vu, cet amant, sortir de chez toi fatigué, et d'un pas traînant, comme celui d'un vétéran usé par le service ; mais j'en ai encore moins souffert que d'en être vu moi-même. Puisse une pareille honte être réservée à mes ennemis !


Quand t'es-tu promenée sans me voir enchaîné à tes pas, moi ton gardien, moi ton amant, moi ton compagnon assidu ? C'est ainsi que tu me dus de plaire à un peuple d'amants, et notre amour en fit naître un pareil dans bien des coeurs. Pourquoi rappellerais-je les honteux mensonges de ta langue perfide, et les dieux, témoins de tes serments violés pour mon malheur ? Pourquoi dirais-je ces signes d'intelligence, adressés, pendant les repas, à de jeunes amants, et ces mots convenus entre vous pour déguiser le sens de vos discours ? On m'avait dit qu'elle était malade : je cours chez elle tout éperdu, hors de moi ; j'arrive : la malade ne l'était pas pour mon rival.
Voilà, sans parler de bien d'autres, les affronts qu'il m'a fallu souvent essuyer. Cherches-en un autre qui les endure à ma place ; pour moi, j'ai couronné mon vaisseau de guirlandes votives, et, tranquille au port, il écoute mugir les flots de la mer. N'essaie plus sur moi l'effet de tes caresses et de ces paroles autrefois si puissantes : je ne suis plus aussi insensé que je l'ai été. Je sens mon coeur, trop léger pour cette lutte, partagé entre l'amour et la haine ; mais, je le crois, c'est l'amour qui l'emporte. Je haïrai, si je le puis ; sinon, je n'aimerai que malgré moi. Le taureau non plus n'aime pas le joug : il le hait, et il le porte.


Je fuis sa perfidie ; sa beauté me ramène vers elle ; je hais les vices de son âme, et j'aime les grâces de son corps. Ainsi, je ne puis vivre ni sans toi ni avec toi, et je ne sais moi-même ce que je désire. Je voudrais que tu fusses ou moins belle ou moins perfide. Tant de charmes ne vont pas avec des moeurs si dépravées ; ta conduite excite la haine, ta beauté commande l'amour. Malheureux que je suis ! ses charmes ont plus de pouvoir que sa perfidie !


Pardonne-moi, je t'en conjure, par les droits de cette couche que nous avons partagée, par tous les dieux (et puissent-ils se laisser souvent tromper par toi !), par ta beauté que j'adore comme une divinité puissante, par tes yeux qui ont captivé les miens ; quelle que tu sois, tu seras toujours ma bien-aimée. Décide seulement si tu veux que je t'aime par penchant ou par contrainte. Déployons plutôt les voiles, et laissons-nous emporter au souffle des vents, car, malgré mes efforts, je ne me verrais pas moins forcé d'aimer.

 

 

 

 

 Ovide (en latin Publius Ovidius Naso 43 av. J.-C./17-18 ap. J.-C.,)  poète latin - Livre troisième
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17 mars 2026 2 17 /03 /mars /2026 13:58

 

Ovide, en latin Publius Ovidius Naso (43 av. J.-C./17-18 ap. J.-C.,)  poète latin qui vécut durant la période de la naissance de l'Empire romain.

 


 

LIVRE DEUXIEME (suite)



ÉLÉGIE VII.

 

Charge mes mains de fers ; oui, j'ai mérité des chaînes ; si tu es mon ami, profite du moment où toute ma fureur m'a quitté. C'est la fureur qui m'a fait lever sur ma maîtresse un bras téméraire ; elle pleure maintenant, celle que j'ai blessée dans mon délire. Mes mains auraient alors frappé les auteurs chéris de mes jours, et ma colère sacrilège n'eût pas respecté les dieux immortels.


Mais quoi ! Ajax, armé d'un bouclier impénétrable, n'égorgea-t-il pas des troupeaux au milieu des campagnes ? Le malheureux Oreste, qui ne put venger son père que dans le sang de sa mère, n'osa-t-il pas s'armer contre les déesses infernales ? J'ai donc pu, moi aussi, porter le désordre dans sa chevelure ? Ce désordre a-t-il rien ôté aux charmes de ma maîtresse ? Elle n'en fut que plus belle. Telle la fille de Schénée, l'arc à la main, poursuivait, dit-on, les bêtes féroces du Ménale ; telle la fille du roi de Crète, versant des larmes quand les vents rapides emportèrent à la fois et les serments et les voiles du parjure Thésée ; telle encore, sans les bandelettes qui ceignaient sa tête, telle Cassandre gisait, chaste Minerve, sur le pavé de ton temple.


Qui ne m'eût traité d'insensé, qui ne m'eût traité de barbare ? Eh bien ! elle ne me dit rien : saisie d'effroi, elle avait perdu la voix ; mais sur son visage muet, je n'en lisais pas moins des reproches ; son silence et ses larmes m'accusaient à la fois. Que n'ai-je plutôt vu mes bras se détacher de mes épaules ? Mieux eût valu pour moi perdre une partie de moi-mène. C'est contre moi qu'ont tourné mes forces et mon délire, et je suis le premier puni de ma vigueur. Ministres d'une volonté sanguinaire et criminelle, qu'ai-je encore besoin de vous ? Mains sacrilèges, supportez les fers que vous méritez. Quoi ! si j'avais frappé le dernier des Romains, j'en porterais la peine ? Ai-je donc plus de droits contre ma maîtresse ? Le fils de Tydée nous a laissé un triste monument de ses forfaits ; le premier il porta les mains sur une déesse. Je suis le second ; mais il fut moins coupable : moi, j'ai frappé celle que je disais aimer ; lui, il ne fut cruel qu'envers une ennemie.
Va, maintenant, puissant vainqueur, préparer la solennité de ton triomphe ; couronne-toi de lauriers ; rends des actions de grâces à Jupiter ; que la foule nombreuse qui escortera ton char répète à haute voix : "Gloire à ce héros superbe qui a vaincu une faible fille ! " Que devant toi marche ta triste victime, les cheveux épars, et, blanche de la tête aux pieds, n'étaient ses joues meurtries.


Mieux eût valu laisser sur sa bouche l’empreinte de mes lèvres, et sur son cou les traces d'une dent caressante ; enfin, si j'étais déchaîné comme un torrent furieux, si j'étais sous l'empire d'une fureur aveugle, n'était-ce pas assez d'effrayer par mes cris une timide beauté ? N'était-ce pas trop de faire entendre d'affreuses menaces, ou d'arracher honteusement sa tunique jusqu'à la ceinture ? Là se fut arrêtée mon audace. Mais non : j'ai eu l'affreux courage de dépouiller son front de sa chevelure, et mon ongle impitoyable a sillonné ses joues enfantines. Je l'ai vue pâle, anéantie, le visage décoloré, semblable au marbre que le ciseau dérobe aux gorges de Paros ; j'ai vu ses traits inanimés et ses membres aussi tremblants que le feuillage du peuplier agité par le vent, que le faible roseau qui s'incline sous la douce haleine du zéphyr, que l'onde dont le souffle du Notus vient rider la surface ; ses larmes, longtemps retenues, coulèrent le long de ses joues, ainsi que l'eau lorsqu'a fondu la neige. Seulement alors, je commençai à me sentir coupable : les larmes qu'elle répandait, c'était mon sang. Humble et suppliant, trois fois je voulus tomber à ses genoux, trois fois elle repoussa les mains qu'elle avait appris à redouter. Va, lui dis-je, ne m'épargne pas, ta vengeance calmera ma douleur. Que tardes-tu ? Déchire mon visage avec tes ongles ; n'épargne ni mes yeux ni ma chevelure ; que le ressentiment vienne aider tes faibles mains, ou du moins, pour effacer les traces honteuses de mon forfait, répare le désordre de ta chevelure.


 


 

ÉLÉGIE VIII.

 

Il est (écoutez, vous qui voulez connaître une prostituée), il est une vieille nommée Dipsa ; de son métier lui vient son nom. Jamais la mère du noir Memnon, de son char couronné de roses, ne la surprit à jeun. Savante dans l'art de la magie et dans les enchantements de Colchos, elle fait remonter vers leur source les fleuves les plus rapides ; elle connaît la vertu des plantes, celle du lin roulé autour du rhombe, et celle des traces laissées par l'ardente cavale. Elle commande, et le ciel se voile de nuages épais, elle commande, et dans le ciel serein brille l'éclat du plus beau jour ; j'ai vu, le croirez-vous ? tomber des astres une rosée de sang ; j'ai vu, tout rouge de sang, le visage de Phébé.


Je soupçonne qu'elle voltige, quoique vivante, dans les ténèbres de la nuit, et que son vieux corps se couvre de plumes ; oui, je le soupçonne, et c'est un bruit qui court. Dans ses yeux brille une double prunelle d'où jaillissent à la fois des rayons de feu. Elle évoque de leurs tombes antiques jusqu'à nos premiers ancêtres ; à sa voix la terre s'entr'ouvre. Souiller la couche pudique de l'hymen, voilà son but ; et l'éloquence ne manque pas à sa langue perfide. Le hasard me rendit un jour témoin de ses leçons ; voici ce que j'ai entendu à travers une double porte qui me cachait à ses regards :


"Sais-tu, ma belle, qu'hier tu plus à un homme jeune et riche ; il resta longtemps les yeux fixés sur ton charmant visage. Et à qui ne plairais-tu pas ? tu ne le cèdes en beauté à aucune rivale. Mais quel malheur que ta parure ne réponde pas à tant de charmes ! Je voudrais te voir aussi heureuse que tu es belle ; deviens riche, et je cesse d'être pauvre. Tu as eu à souffrir de l'étoile défavorable de Mars ; mais Mars a disparu et a fait place à Vénus, qui protège ton sexe ; vois combien son arrivée t'est propice. Un riche amant te désire et songe à te donner ce qui te manque ; sa beauté peut être comparée à la tienne ; et, s'il ne voulait acheter tes charmes, tu devrais acheter les siens."


La jeune fille rougit. La rougeur, continue la vieille, va bien à la blancheur de ton teint ; mais elle n'est utile que lorsqu'elle est feinte ; véritable, elle ne peut que nuire. Les yeux modestement baissés vers la terre, ne regarde un amant qu'à proportion de ce qu'il t'offrira. Peut-être, sous le règne de Tatius, les grossières Sabines n'auraient pas voulu se donner à plusieurs amants ; aujourd'hui Mars exerce le courage des Romains chez des peuples étrangers, et Vénus règne dans la ville de son cher Énée. Jeunes beautés, jouissez de vos charmes, celle-là seule est chaste dont personne n'a voulu ; encore, si elle n'est pas trop novice, c'est elle-même qui s'offre ; les rides qui sillonnent son front, je veux les voir disparaître ; un front ridé cache souvent bien des crimes. C'est avec un arc que Pénélope éprouvait la vigueur de ses jeunes amants, et cet arc, qui devait témoigner de leur force, était en corne. Le temps s'écoule à notre insu, fuit et nous échappe, comme se précipite le fleuve qui emporte avec lui le tribut payé à ses ondes. Il faut polir l'airain pour qu'il brille ; un beau vêtement demande à être porté ; un palais se dégrade si on l'abandonne, parce qu'il est mal situé ; la beauté, si on ne lui rend de tendres hommages, se flétrit bientôt. Et ce n'est pas assez d'un ou de deux amants : plus ils sont nombreux plus le gain est facile et sûr ; c'est au milieu d'un troupeau entier que le loup blanchi par les années cherche une riche proie. Dis-moi, que te donne ton poète, si ce n'est quelques vers ? Eh ! tu en auras des milliers à lire ; le dieu des vers lui-même, couvert d'un riche manteau d'or, pince les cordes harmonieuses d'une lyre dorée ; que celui qui te donnera de l'or soit à tes yeux plus grand que le grand Homère ; crois-moi, on a de l'esprit quand on donne ; ne dédaigne pas l'esclave qui a payé sa liberté : avoir le pied marqué de craie n'est pas un crime ; mais aussi ne te laisse point éblouir par les titres fastueux d'une antique noblesse. Amant sans fortune, emporte avec toi tes aïeux ! Quoi ! cet autre, parce qu'il sera beau, voudra une de tes nuits sans la payer ! Pour te l'apporter, qu'il aille d'abord demander de l'or à celui qui lui achète ses charmes.


Sois peu exigeante pendant que tu tends tes filets, de peur que ta proie ne t'échappe ; mais une luis pris, dispose à ton gré de tes amants. Tu peux feindre l'amour sans te nuire ; laisse croire que tu aimes ; mais prends garde que cet amour ne te rapporte rien. Refuse souvent de recevoir la nuit ; feins tantôt un mal de tête, allègue tantôt les jours consacrés à Isis. Ne fais pas attendre longtemps ton consentement, de peur qu'on ne s'habitue à se passer de toi, ou que l'Amour, trop souvent rebuté, ne se refroidisse. Que la porte, fermée aux prières, ne soit ouverte qu'aux largesses ; que l'amant accueilli entende les plaintes de l'amant repoussé. Si tu blesses ton amant, montre de la colère, comme s'il t'avait blessée le premier ; préviens ses reproches en l'accablant des tiens ; mais que ton ressentiment ne soit jamais de trop longue durée ; la colère prolongée a souvent engendré la haine. Les yeux doivent apprendre aussi l'art de pleurer, et tes joues à se tremper de larmes ; si tu veux tromper, ne crains point le parjure : Vénus rend la divinité sourde aux plaintes d'un amant trompé. Prends à ton service un esclave et une suivante habile ; qu'ils sachent indiquer ce qu'on peut acheter pour toi ; qu'ils réclament aussi pour eux quelques petits présents ; qu'ils demandent peu, mais à beaucoup de gens ; et il en sera bientôt comme d'un tas de blé que chacun contribue à grossir ; que ta soeur, ta mère et ta nourrice assiègent aussi ton amant de demandes : on amasse vite un riche butin quand plusieurs mains concourent à le former. Manques-tu de prétexte pour demander un cadeau, montre, à l'aide d'un gâteau, que c'est le jour anniversaire de ta naissance.


Garde-toi surtout de laisser croire à ton amant qu'il n'a point de rival ; ôte-lui sa sécurité : sans cet aiguillon, l'amour ne dure guère. Que sur ta couche il voie les traces d'un autre possesseur de tes charmes, et, sur ta gorge meurtrie, les marques de ses lascives caresses ; qu'il voie surtout les dons que son rival t'envoya. S'il ne t'apporte rien, parle-lui de ce qu'on vend dans la rue Sacrée ; quand tu en auras tiré beaucoup de présents, dis-lui de ne pas se dépouiller de tout, et prie-le de te prêter seulement, bien décidée à ne jamais lui rendre. Que ta langue te serve à cacher ta pensée ; caresse-le pour le perdre : la douceur du miel couvre le poison subtil. Si tu suis mes conseils, fruits d'une longue expérience, si tu ne laisses point s'envoler mes paroles au souffle des vents, tu me diras souvent : "Vis Heureuse." Souvent aussi tu prieras les dieux qu'après ma mort la terre me soit légère."


Elle parlait encore lorsque mon ombre me trahit. J'eus peine à empêcher mes mains de lui arracher ses rares cheveux blancs, ses yeux, qui pleuraient le vin, et ses joues sillonnées de rides. Que les dieux te refusent un asile, t'envoient une vieillesse malheureuse, des hivers sans fin et une soif éternelle !

Ovide, (en latin Publius Ovidius Naso 43 av. J.-C./17-18 ap. J.-C.,)  poète latin - LIVRE DEUXIEME (suite)
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16 mars 2026 1 16 /03 /mars /2026 21:01

 

 

Ovide, de son nom latin Publius Ovidius Naso (43 av. J.-C. – 17/18 ap. J.-C.), est un poète latin ayant vécu à l’époque de la naissance de l’Empire romain.

 

 

LIVRE DEUXIÈME  

ÉLÉGIE I  

 

Encore un ouvrage d’Ovide, né dans l’humide contrée des Pélignes, sur un littoral fertile. Ovide, ce poète des passions débridées, inspiré par l’Amour lui-même.

 

Éloignez-vous, âmes austères, car mes vers ne sont pas pour vous. Je veux que mes mots touchent la jeune fille qui rêve de son fiancé, et le jeune homme qui goûte aux premiers émois de l’amour. Que l’amant, transpercé par la même flèche que moi, retrouve dans mes vers l’écho de sa propre flamme et s’écrie, stupéfait : « Comment ce poète connaît-il le secret de mes amours ? »  

 

Je me souviens avoir osé chanter les combats des dieux, raconter l’histoire de Gygès aux cent mains, ou encore la vengeance de Tellus et la chute de Pélion. Mais ma muse a changé de cap lorsque ma maîtresse m’a fermé sa porte. J’ai alors oublié Jupiter et ses éclairs, et me suis tourné vers des chants plus légers, plus tendres, qui ont adouci la dureté de ces portes closes.  

 

La poésie a ce pouvoir magique : elle fait descendre la Lune ensanglantée, arrête les chevaux du jour dans leur course, désarme les serpents de leur venin et force les fleuves à remonter leur cours. Mes vers ont même triomphé des portes verrouillées et des serrures de chêne. Pourquoi aurais-je chanté Achille ou les Atrides ? Pourquoi évoquer Hector traîné par les chevaux d’Achille ? Non, je préfère célébrer la beauté d’une jeune fille, car elle viendra d’elle-même récompenser le poète. Voilà la véritable victoire. Adieu, héros et vos noms glorieux ! Je préfère les sourires des jeunes beautés, inspirés par l’Amour aux joues de rose.  

 

 

ÉLÉGIE II  

 

Ô toi, Bagoas, gardien vigilant de ta maîtresse, prête-moi l’oreille, car mes mots sont d’une importance capitale. Hier, je l’ai vue sous le portique des filles de Danaüs. Charmé par sa beauté, je lui ai envoyé un billet, mais elle m’a répondu, tremblante, que c’était « impossible ». Et pourquoi donc ? Parce que ta surveillance est trop stricte.  

 

Écoute-moi, cesse de mériter la haine. Être craint, c’est attirer le désir de sa perte. Même son mari est insensé de vouloir protéger un bien qui n’a pas besoin de gardien pour rester pur. Laisse-le se bercer de ses illusions, tandis que toi, accorde à ta maîtresse quelques instants de liberté. En devenant son complice discret, tu gagneras sa gratitude et sa confiance. N’aie pas peur ! Ferme les yeux sur ses secrets. Si elle lit un billet, imagine qu’il vient de sa mère. Si un étranger se présente, feins de le connaître.  

 

Un complice silencieux est toujours récompensé. Il devient tout-puissant, tandis que les autres restent esclaves. Mais attention, joue ton rôle avec habileté : parfois, fais semblant de te disputer avec elle, verse des larmes feintes et accuse-la de torts imaginaires pour détourner les soupçons du mari. Ainsi, tu seras comblé d’honneurs et de richesses.  

 

Souviens-toi : les indiscrets finissent enchaînés. Thersite a vu périr Phylacidès, et Argus, trop zélé pour surveiller Io, a trouvé la mort. Alors, sois sage, Bagoas. Nous ne demandons pas la lune, juste un peu de liberté pour aimer sans crainte. 

 

 

ÉLÉGIE III 

 

Quelle injustice que ma maîtresse soit confiée à ta garde, toi qui ignores les plaisirs des amants, toi qui n’es ni homme ni femme ! Celui qui, le premier, a osé mutiler un enfant aurait dû subir le même sort. Si seulement l’amour avait un jour fait battre ton cœur, tu serais plus indulgent. Mais puisque cela t’est impossible, mets tout ton zèle à servir ta maîtresse. N’oublie pas que sans elle, tu n’es rien.  

 

Elle est belle, jeune, et ses charmes ne doivent pas se perdre dans l’ennui. Même si tu es rigoureux, elle aurait pu te tromper. Mais nous préférons la voie de la prière. Aie pitié de nous, et aide-nous à vivre notre amour.  

 

 

ÉLÉGIE IV. 

 

Je ne cherche pas à excuser la débauche de mes moeurs ni à utiliser des stratagèmes trompeurs pour défendre mes égarements. Je confesse mes fautes, si cet aveu peut avoir un quelconque mérite. Maintenant que je me suis reconnu coupable et insensé, je vais dévoiler mes torts. Je maudis mes erreurs, mais, paradoxalement, je ne peux m'empêcher de m'y complaire. Ah ! combien le fardeau d’un joug qu’on voudrait briser est lourd à porter ! Je manque de force pour dominer mes passions. Je m’y abandonne, tel un esquif entraîné par les courants impétueux. Ce n’est pas une seule beauté qui enflamme mes désirs ; j’ai mille raisons d’aimer sans fin.  

 

Une femme baisse-t-elle modestement les yeux devant moi ? Mon cœur s’embrase, et sa pudeur devient le piège où je me laisse prendre. Une autre, plus aguicheuse, m’attire par son audace et la promesse de plaisirs inédits. Si je croise une beauté farouche, à l’allure digne des Sabines, je devine des désirs enfouis sous son apparente austérité. Une femme savante me séduit par son esprit, tandis qu’une autre, plus simple, charme par son innocence. Celle-ci trouve mes vers supérieurs à ceux de Callimaque : sa flatterie me désarme. Une autre critique mes écrits avec véhémence : j’aspire alors à conquérir cette accusatrice.  

 

Une démarche nonchalante me captive, une raideur apparente m’intrigue. Une voix douce et mélodieuse m’attire irrésistiblement. Une musicienne, jouant de la lyre avec grâce, m’éblouit par la finesse de ses doigts. Une danseuse, à la souplesse envoûtante et aux mouvements harmonieux, m’enchante. Que dire de moi, que tout enflamme ? Même Hippolyte, en ma présence, se métamorphoserait en Priape. Qu’elle soit grande ou menue, parée ou naturelle, blonde ou brune, chaque femme exerce sur moi un pouvoir irrésistible.  

 

Je trouve des justifications à mes élans dans les récits anciens : Léda était belle avec ses cheveux noirs, Aurore resplendissait avec sa chevelure dorée. Jeune ou plus mûre, à l’esprit vif ou au corps gracieux, chaque beauté de Rome devient l’objet de mes désirs.  

 

 

ÉLÉGIE V.  

 

Cupidon et son carquois, éloignez-vous de moi ! L’amour ne vaut pas le prix de tant de souffrances. J’appelle la mort chaque fois que je pense à ta trahison, ô beauté perfide, née pour être mon tourment éternel ! Ce ne sont ni des tablettes effacées ni des présents furtifs qui dévoilent ton crime. Hélas, pourquoi mes accusations sont-elles si fondées ? Heureux l’amant qui peut défendre l’innocence de sa maîtresse et entendre d’elle : « Je ne suis pas coupable. »  

 

Mais moi, malheureux, j’ai tout vu, alors que tu croyais mon sommeil profond. J’ai surpris vos regards échangés, vos signes complices, vos mots tracés dans le vin sur la table. J’ai compris vos gestes et deviné vos accords secrets. Quand la table fut désertée, il ne resta que vous deux, et je vous vis échanger des baisers coupables, des baisers enflammés, loin de toute innocence.  

 

« Que fais-tu ? » m’écriai-je, indigné. « Ces faveurs m’appartiennent ! » Ma colère éclata, mais en contemplant ta beauté, ma fureur s’éteignit. Tes joues, rougies par la honte, n’en étaient que plus belles. Ta tristesse, peinte sur ton visage, ne faisait qu’ajouter à ton charme. Mes bras, prêts à punir, retombèrent. Et toi, avec un sourire, tu m’offris un baiser si tendre qu’il aurait désarmé Jupiter lui-même.  

 

Mais ce baiser, plus habile qu’à l’accoutumée, m’inquiète. D’où te vient cet art nouveau ? Ces leçons ne se donnent qu’au lit, et je me demande quel maître a profité de ton talent.  

 

 

Ovide ( de son nom latin Publius Ovidius Naso (43 av. J.-C. – 17/18 ap. J.-C.), poète latin – livre II Elégies.
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16 mars 2026 1 16 /03 /mars /2026 16:43

 

 

 

Ovide, de son nom latin Publius Ovidius Naso (43 av. J.-C. – 17/18 ap. J.-C.), est un poète latin ayant vécu à l’époque de la naissance de l’Empire romain.

 

LIVRE PREMIER

ÉLÉGIE PREMIÈRE  

 

Je m’apprêtais à chanter, sur un ton grave, les armes et les batailles sanglantes : un sujet qui convenait à la solennité de mes vers, mes alexandrins parfaits. Mais Cupidon, dit-on, éclata de rire et, d’un geste moqueur, écourta mes vers d’un pied. Cruel enfant, qui t’a donné ce pouvoir sur la poésie ? Nous, poètes, nous servons les Muses, non toi. Que dirait-on si Vénus revêtait l’armure de Minerve ou si Minerve agitait les torches ardentes de l’amour ? Qui ne serait pas surpris de voir Cérès régner sur les forêts ou Phébus, dieu de la poésie, manier la lance pendant que Mars se mettrait à jouer de la lyre ? Ton empire est grand, trop grand, jeune Cupidon ! Pourquoi vouloir encore plus de pouvoir ? Ne te suffit-il pas d’avoir soumis l’Hélicon et la vallée de Tempé à tes lois ? Apollon lui-même n’est-il plus maître de sa lyre ?  

 

Alors que je m’apprêtais à écrire un nouveau poème épique, l’Amour m’a stoppé net. Désormais, mes vers seront plus légers : ni héros, ni batailles, mais des récits d’amours et de passions. Alors que je me plaignais encore, l’Amour décocha une flèche qui transperça mon cœur. "Reçois, poète, un sujet pour tes chants", me dit-il. Hélas ! Je brûle désormais, et l’Amour règne en maître sur mon cœur autrefois libre. Adieu aux épopées, adieu aux combats glorieux. Muse, délaisse les lauriers et ceins ton front du myrte verdoyant, car mes vers ne chanteront que l’amour et ses tourments.

 

 

ÉLÉGIE DEUXIÈME 

 

Pourquoi ma couche me semble-t-elle si rude ? Pourquoi ma couverture glisse-t-elle sans cesse ? Pourquoi cette nuit interminable m’a-t-elle privé de sommeil ? Mes membres fatigués se retournent sans cesse, tourmentés par une douleur vive. Si c’est l’amour qui me met à l’épreuve, je ne peux plus l’ignorer. Ce dieu rusé prépare contre moi des embûches secrètes. Ses flèches ont atteint leur but, et je suis à sa merci. Dois-je résister ou céder ? Mais à quoi bon lutter ? L’amour, comme un feu, s’attise lorsqu’on le contrarie.  

 

Je me rends, ô Cupidon, je suis à toi. Je tends les mains à mon vainqueur et demande ton pardon. Je ne veux plus lutter. Que le myrte couronne ta chevelure, que Vénus t’accompagne dans ton triomphe. Moi, ta dernière victime, je suivrai humblement ton cortège, portant les chaînes que tu m’as imposées. Je suis à toi, Amour, esclave volontaire, prêt à te célébrer et à souffrir sous ton joug.

 

 

ÉLÉGIE TROISIÈME  

 

Je t’en supplie, ô déesse de l’amour, que la beauté qui m’a envoûté continue de m’aimer ou, au moins, qu’elle consente à être aimée de moi. Si elle accepte mon amour, Vénus aura exaucé tous mes vœux. Ô ma maîtresse, souris à ton amant qui jure de t’aimer fidèlement pour l’éternité. Je n’ai ni rang illustre, ni richesses à t’offrir, mais j’ai pour moi la poésie, Phébus et les Muses.  

 

Sois l’inspiration de mes chants, et je te rendrai immortelle à travers mes vers. Comme Io, Léda ou Europe, ton nom sera chanté dans le monde entier, toujours uni au mien. Ensemble, nous traverserons les âges, et notre amour vivra dans la mémoire de l’humanité.

 

 

ÉLÉGIE QUATRIÈME  

 

Ton mari sera présent au même banquet que nous. Hélas, je ne pourrai te contempler que de loin, tandis qu’un autre jouira de tes caresses. Mais écoute-moi bien : sois discrète, mais envoie-moi des signes de ton amour.

 

Ovide (Publius Ovidius Naso 43 av. J.-C./17-18 ap. J.-C.) , poète latin  - Elégies
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16 mars 2026 1 16 /03 /mars /2026 15:59

 

Properce, de son nom latin Sextus Propertius, est un poète latin né vers 47 av. J.-C. en Ombrie, probablement près de l’actuelle ville d’Assise, et décédé aux environs de 16 ou 15 av. J.-C.

 

 

ÉLÉGIE VI 

À CYNTHIE  

 

 

Dans Corinthe, jadis, toute la Grèce entière  

Se pressait chez Laïs, courtisane légendaire.  

Thaïs, que Ménandre célébra dans ses vers,  

De l’Attique reçut des hommages divers.  

Mais toi, Cynthie, plus nombreux sont les amants,  

Tous ceux qui t’entourent de leurs vifs embrassements.  

Ces portraits, ces noms, m’inspirent des soupçons ;  

Un simple enfant chez toi trouble mes émotions !  

Oui, ta mère, ta sœur, dans leurs tendres baisers,  

Et ta compagne même sont des traits acérés.  

Pardonne à mes peurs, à mon âme impuissante,  

Je crois voir un rival sous ta robe flottante.  

 

L’Amour, nous le savons, a causé bien des guerres,  

C’est lui qui fit tomber Ilion sous la terre.  

L’Amour, dans un festin, arma dans sa fureur  

Une main ennemie contre Pirithoüs, seigneur.  

Pourquoi rappeler les Grecs et leurs exploits ?  

À Rome aussi, nourrie par une louve autrefois,  

Quelle leçon funeste, ô Rome, donnas-tu  

En enlevant les Sabines, dans un élan confus ?  

 

Alceste, Pénélope, et vous, femmes fidèles,  

Qui sous le toit conjugal cachiez vos merveilles,  

Pourquoi honorer la déesse de Pudeur,  

Si l’hymen autorise à piétiner son cœur ?  

Celui qui le premier, souillant des regards purs,  

Osa dans ses tableaux glorifier l’impur,  

Détruisit la candeur des vierges innocentes,  

Et devint du vice le guide et l’amante.  

 

Qu’il périsse à jamais, cet esprit infernal,  

Auteur des faux plaisirs qui cachent tant de mal !  

Mais, comme l’araignée tisse sa toile aux autels,  

L’herbe envahit aussi les pieds des dieux immortels.  

 

Comment te protéger des atteintes étrangères ?  

Quelle barrière dresser pour une femme légère ?  

Rien ne peut retenir celle qui manque de pudeur,  

Mais celle qui triomphe garde son propre honneur.  

 

Loin de moi la chaîne pesante de l’hymen !  

Tu seras mon épouse, mon amante, ô mon bien !  

 

 

 

ÉLÉGIE VII  

À CYNTHIE 

 

Non, cette loi, objet de nos craintes amères,  

Ne pourra jamais briser nos âmes sincères.  

Elle n’existe plus. César, dans sa grandeur,  

Ne peut ce qu’un dieu n’aurait fait par son ardeur.  

 

César règne sur terre, sur la mer, en vain,  

Mais l’amour triomphe de son bras souverain.  

Plutôt que de subir le joug de l’hyménée,  

Que la mort m’emporte, ma tête condamnée !  

Un nouveau mariage ? Mes pleurs m’inonderaient,  

Passant près d’un seuil clos à mes anciens attraits.  

Ma flûte et mes chants deviendraient funéraires,  

Comme le clairon froid des ténèbres dernières.  

 

Jamais de mon sang ne naîtra quelque soldat,  

Ni héros pour Rome qui d’exploits s’honorât.  

Mon cœur n’aime que toi, ô Cynthie adorée,  

L’amour pour toi vaut plus qu’une lignée sacrée.  

 

 

 

ÉLÉGIE IX  

À CYNTHIE, CONTRE UN RIVAL  

 

Je fus, plus d’une fois, ce qu’il est maintenant,  

Mais bientôt, sans doute, tu prendras un autre amant.  

 

Pénélope, durant vingt ans, fidèle et constante,  

Repoussait les amants, leur ardeur menaçante,  

Défaisant chaque nuit son ouvrage tissé,  

Sans espoir de revoir l’amour tant espéré.  

Briséis tenait Achille dans ses bras mourants,  

Caressant son front pâle de gestes apaisants.  

 

Mais toi, ô parjure, ni nuit ni jour entier  

Ne suffisent à calmer ton amour insensé

 Properce (Sextus Propertius - 47 av. J.-C./ 16/15 av. J.-C.) – ELEGIES -A CYNTHIE
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16 mars 2026 1 16 /03 /mars /2026 15:41

 


 

Tibulle (en latin *Albius Tibullus*), né vers 54 ou 50 av. J.-C. et mort en 19 ou 18 av. J.-C., est un poète romain majeur de l'élégie. Aux côtés de Virgile et d'Horace, il est considéré comme l'un des pionniers de la poésie pastorale.

 

 

ÉLÉGIE VII

 

Enfin, l'Amour a exaucé mes vœux ! Si je cachais mon triomphe sous le voile du secret au lieu de le proclamer, ma gloire en serait diminuée. Cythérée, émue par mes vers, m'a offert Cérinthe et l'a placé dans mes bras. Vénus a tenu ses promesses. Qu'un autre chante ses douleurs s'il a connu une amante cruelle ; pour ma part, je ne confierai à mes tablettes que des mots que seul mon amant pourra lire. Je revendique ma faute avec fierté ; je suis lasse de dissimuler par crainte du jugement : qu'on dise que j'ai offert mon amour à un amant digne de moi, comme je suis digne de lui.

 

 

ÉLÉGIE XIII

 

Aucune autre femme ne m'arrachera à toi : c'est la première promesse que l'Amour nous a imposée. Tu es la seule qui m'enchante ; après toi, aucune femme dans Rome ne saurait captiver mes regards. Et toi, puisses-tu n'être belle qu'à mes yeux, puisses-tu déplaire aux autres, et alors je serai en paix. Je n'ai nul besoin de susciter l'envie : je laisse cette vanité au commun des mortels ; le sage garde sa joie au fond de son cœur.

 

Avec toi, je pourrais vivre heureux au cœur des forêts reculées, là où aucun pas humain n'a jamais laissé de trace. Tu es le remède à mes tourments, la lumière de mon âme dans l'obscurité de la nuit ; dans la solitude, tu es tout un univers pour moi.

 

Même si le ciel envoyait à Tibulle une autre amante, ce serait en vain ; même Vénus elle-même serait impuissante. Je le jure par la vénérable Junon, que tu révères et qui, pour moi, est la plus grande des déesses.

 

Mais que fais-je, insensé ? Je me livre sans défense, en prononçant un serment irréfléchi. Cette crainte me protégeait, et maintenant tu seras plus audacieuse, tu me tourmenteras avec plus d'assurance. Je ne pourrai accuser de mon malheur que ma propre langue imprudente.

 

Mais qu'importe ! Je suis prêt à tout pour toi. Je resterai toujours à tes côtés, sans chercher à me libérer d’un joug auquel je suis destiné. Avec mes chaînes, je me prosternerai devant les autels de l’auguste Vénus : elle punit l’injustice et protège ceux qui sollicitent son aide.

Tibulle dans la maison de Delia (1900-1905) Charles Haslewood Shannon

Tibulle dans la maison de Delia (1900-1905) Charles Haslewood Shannon

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16 mars 2026 1 16 /03 /mars /2026 14:48

 

 

Catulle (en latin Caius Valerius Catullus) est un poète romain.

Selon Suétone, il serait né à Vérone, en Gaule cisalpine, ou peut-être à

Sirmio (aujourd'hui Sirmione), une ville située sur les rives du lac Benacus 

actuel lac de Garde), en 84 av. J.-C. Il meurt vers 54 av. J.-C. à Rome, où

il a passé la majeure partie de sa vie.

 

À LESBIE (V)  

 

Vivons pour nous aimer, ô ma Lesbie !  

Et rions des murmures vains de la vieillesse morose.  

Le jour peut s’éteindre et renaître ;  

Mais une fois la flamme éphémère de notre vie éteinte,  

Nous devrons tous dormir d’un sommeil éternel.  

Alors, donne-moi mille baisers, puis cent,  

Encore mille, et encore cent ;  

Puis mille autres, et encore cent.  

Et quand nous aurons échangé des milliers de baisers,  

Mêlons-en bien le compte,  

Afin qu’un si grand nombre reste inconnu des jaloux,  

Et même de nous-mêmes,  

Pour que leur envie ne puisse jamais nous atteindre.

 

 

À LESBIE (VII)  

 

Tu me demandes, Lesbie, combien de tes baisers  

Suffiraient à combler mon désir,  

À me faire dire : Assez ?  

Autant qu’il y a de grains de sable amoncelés en Libye,  

Dans les champs parfumés de Cyrène,  

Entre le temple brûlant de Jupiter  

Et la tombe sacrée de l’antique Battus ;  

Autant qu’il y a d’étoiles, par une nuit paisible,  

Éclairant les amours secrètes des mortels.  

Oui, autant il me faudrait de baisers de ta bouche  

Pour apaiser ma soif insatiable,  

Pour me contraindre à dire : Assez.  

Ah ! Que leur nombre demeure inconnu,  

Inaccessible au calcul des envieux  

Et à la langue maléfique des sorciers !

 

 

À LESBIE (LI)  

 

Il est l'égal d'un dieu, il est plus qu'un dieu, s'il est donné à un mortel de

surpasser les dieux, celui qui, assis près de toi, t'entend, te voit doucement

lui sourire. Hélas ! ce bonheur m'a ravi l'usage de tous mes sens.



Dès que je te vois, ô Lesbie, j'oublie tout, ma langue s'embarrasse, un feu

 subtil circule dans mes veines, un tintement confus bourdonne à mon oreille,

mes yeux se couvrent d'une nuit épaisse.



Catulle, l'oisiveté te sera funeste ; tu te plais dans l'inaction, elle a pour toi

trop d'attraits ; avant toi l'inaction a perdu et les rois et les empires les plus

florissants.


 

Lesbia et son moineau, d'Edward Poynter (1907).

Lesbia et son moineau, d'Edward Poynter (1907).

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16 mars 2026 1 16 /03 /mars /2026 14:28

 

 

 

 

 

 

Sapphô, célèbre poétesse grecque née en 612 av. J.-C.

 


 

Ode à une Femme aimée


 

L’homme fortuné qu’enivre ta présence

Me semble l’égal des Dieux, car il entend

Ruisseler ton rire et rêver ton silence.

Et moi, sanglotant,



Je frissonne toute, et ma langue est brisée :

Subtile, une flamme a traversé ma chair,

Et ma sueur coule ainsi que la rosée

Apre de la mer ;


Un bourdonnement remplit de bruits d’orage

Mes oreilles, car je sombre sous l’effort,

Plus pâle que l’herbe, et je vois ton visage

À travers la mort.

 


 

 Sapphô, célèbre poétesse grecque née en 612 av. J.-C.  - Ode à une Femme aimée
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16 mars 2026 1 16 /03 /mars /2026 14:12

 

 

Sapphô, poétesse (612 avant J.-C.) sur l’île de Lesbos - 

Odes, traduction de Renée Vivien

 

 

Pour Androméda, une récompense éclatante.  

 

Pour Androméda, l’éclair brûlant de tes baisers,  

Les voiles immaculés de ta virginité,  

Tes langueurs d’amante enfiévrée,  

Et le soupir lent de tes seins apaisés,  

Atthis, ô inconstante !  

 

Pour Androméda, les chants, les soirs d’or ambré,  

L’ombre délicate de tes cils sur tes prunelles,  

Les nuits de Lesbos, enivrées d’un parfum  

De fleurs immortelles.  

 

Et pour moi, ce sommeil ardent sous les cieux  

Où la Pléiade s’efface dans l’éternité,  

Les graves cadences, l’hiver de ta voix,  

Et le vide abyssal de tes yeux.  

Sapphô, poétesse (612 avant J.-C.) - Pour Androméda, une récompense éclatante.  
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