10 juillet 2024 3 10 /07 /juillet /2024 22:40

 

 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)poétesse

française

 

 

La grande petite fille

 

Maman ! comme on grandit vite !

Je suis grande, j’ai cinq ans !

Eh bien, quand j’étais petite,

J’enviais toujours les grands.

 

Toujours, toujours à mon frère,

S’il venait me secourir,

Même, quand j’étais par terre,

Je disais : " Je veux courir ! "

 

Ah ! c’était si souhaitable

De gravir les escaliers !

À présent, je dîne à table ;

Je danse avec mes souliers !

 

Et ma cousine Mignonne

À qui j’apprends à parler

Du haut des bras de sa bonne

Boude, en me voyant aller.

 


Pauvre enfant ! Qu’elle est gentille

Quand elle pleure après moi !

J’en fais ma petite fille ;

Je la baise comme toi,

 

Lorsque, me voyant méchante,

Tu chantais pour me calmer.

Je la calme aussi ; je chante

Pour la forcer de m’aimer.

 

Et puis, maman, je suis forte,

Bon papa te le dira.

Son grand fauteuil, à la porte,

Sais-tu qui le roulera ?

 

Moi ! c’est sur moi qu’il s’appuie

Quand son pied le fait souffrir ;

C’est moi qui le désennuie

Quand il dit :  " Viens me guérir "

 

Ô maman, je te regarde

Pour apprendre mon devoir,

Et c’est doux d’y prendre garde

Puisque je n’ai qu’à te voir.

 


Quand j’aurai de la mémoire,

C’est moi qui tiendrai la clé,

Veux-tu, de la grande armoire

Où le linge est empilé ?

 

Nous la polirons nous-mêmes

De cire à la bonne odeur ;

Ô maman, puisque tu m’aimes

Je suis sage avec ardeur !

 

Nous ferons l’aumône ensemble

Quand tes chers pauvres viendront.

Un jour, si je te ressemble.

Maman ! comme ils m’aimeront !

 

Je sais ce que tu vas dire ;

Tous tes mots, je m’en souviens.

Là, j’entends que ton sourire

Dit : " Viens m’embrasser ! " Je viens !
 

Elisabeth-Louise Vigée Le Brun - Mère et fille

Elisabeth-Louise Vigée Le Brun - Mère et fille

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9 juillet 2024 2 09 /07 /juillet /2024 22:22

 

 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)  poétesse française

 

 

Le petit ambitieux


Un enfant avait mis les bottes de son père.

Il se croyait plus grand ; mais il fallait marcher :

Dans sa jeune espérance, il arpentait la terre ;

Ses bottes ne pouvaient pourtant l’en détacher.

Il traîne avec ardeur l’entrave qu’il adore ;

Il veut courir… il rampe ; il rit, il rampe encore

Au collège, avant l’heure, il arrive enchanté,

Et parmi les plus grands se range avec fierté.

Son père l’a suivi… Dieu ! faites-le sourire !

Il cherche, il voit l’enfant ; il a dit : " Levez-vous ! "

L’ambitieux chancelle et fléchit les genoux.

Mais son père commande : un père, il faut souscrire ;

Il se lève. " Courez, dit son juge, courez !

D’un pas ferme et hardi devancez votre père,

Que votre course soit prospère :

Si vous tombez, malheur !… vous vous débotterez. "

Se débotter !… jamais ; plutôt périr en route.

L’enfant frissonne, il pleure à la voix qu’il redoute ;

Mais il pleure immobile, et sur son front charmant

Se peignent la douleur et le ressentiment.

L’école curieuse avait fermé son livre,

Le maître préparait le sermon détesté ;

Et l’enfant !… Il songeait à la mort qui délivre,

Car du crime, à ses pieds, tout le poids est resté.

" Pour la dernière fois, courez, je vous l’ordonne !

Si vous me devancez, mon fils, je vous pardonne. "

Et l’enfant éperdu, plein d’âme et plein d’effroi.

S’élance sur son père, et dit : " Emportez-moi ! "

Et ce père accueillit sa rougeur et ses larmes ;

Sur son cœur qui battait de colère… ou d’amour,

Il emporta son fils, tout botté, sous les armes.

" Conserve-les, dit-il ; tu marcheras un jour ! "
 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859) - poétesse française - Le petit ambitieux
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9 juillet 2024 2 09 /07 /juillet /2024 21:52

 

 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859) poétesse française 

 


Le cordonnier


Antony donc répandant partout ses ravages était toujours

pendu à une sonnette et tandis que les autres fuyaient, lui

souvent mettait dans sa tête d’affronter le danger.

Une servante accourait, effrayée du terrible ébranlement de la

sonnette, et avant même qu’elle ouvrît la bouche, Antony,

levant un nez insolent, demandait :

— Est-ce ici le médecin de mon oncle ?

— Qu’est-ce que c’est que le médecin de votre oncle ?

demandait la servante irritée.

— C’est… je ne me souviens pas de son nom ;

mais c’est un bien bon médecin !

— Ce n’est pas ici. Et une autre fois ne sonnez pas si fort.

Une ardeur nouvelle emportait la troupe errante.

Pas un ne songeait que c’est lâche d’insulter dans l’ombre.

Antony, bien élevé d’ailleurs, et qui coûtait à son père

une grosse somme pour devenir savant,

imitait effrontément le gamin dont la joie est immense

quand il fait tressaillir l’humble  cordonnier,

en plongeant tout à coup sa tête dans l’échoppe par

un carreau de papier qu’il enfonce, et en demandant

froidement : "Quelle heure est-il ?"

Il trouvait aussi une émotion délectable à lancer l’épouvante

chez le tranquille artisan, travaillant à la lampe.

Il faisait  ruisseler sur les vitres sonores

des poignées de pois secs qui descendaient

comme la foudre en éclat dans le silence laborieux

du chaussetier solitaire.
 

Giacomo Francesco CIPPER dit IL TODESCHINI - Le cordonnier

Giacomo Francesco CIPPER dit IL TODESCHINI - Le cordonnier

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9 juillet 2024 2 09 /07 /juillet /2024 21:33

 

 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859) poétesse française 

 


Un pauvre


Enfant ! sois doux au pauvre. Il en est d’adorables ;

Il en est de puissants sous leurs traits misérables :

Tel est celui qui monte attiré par ta voix,

Qui descend toujours humble et content quelquefois,

Selon nos jours à nous, vides, nourris d’attente,

Ou comblés de travail et de joie haletante.

Dieu lui fait, m’a-t-il dit, de longues nuits sans peur ;

Et sous un peu de paille il a chaud dans son cœur !

Le sommeil a pour lui des ailes toutes prêtes ;

C’est là qu’il illumine et qu’il donne ses fêtes ;

Là, qu’un ange vient dire à ce pauvre à genoux :

« Debout ! debout, mon frère ! et montez avec nous !

Laissez-moi relever votre âme voyageuse ;

Laver vos pieds durcis par l’argile fangeuse,

Rendre vos pas légers puisqu’ils sont sans remord,

Et délier vos bras pour les tendre à la mort !

Ayez foi dans la mort : cette cueilleuse d’âmes,

Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes ;

Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,

Comme on ôte le sable où dort le diamant..

Dans votre épreuve solitaire,

Ne demandez pas le bonheur :

Sa semence est dans votre cœur ;

Il n’éclora pas sur la terre.

Si la terre en poussait les fleurs,

Voyez qu’elles n’ont qu’une aurore,

Et qu’elles laisseraient encore

Leurs épines dans vos douleurs.

Mais ce fruit couvé par votre âme,

Naîtra plus haut mûr et vermeil,

Fait d’une impérissable flamme,

Comme un rubis sous le soleil.

Le bonheur, c’est l’amour sans larmes ;

C’est la liberté sans effroi ;

Sans prisons, sans haine, sans armes,

Et les mondes roulants sans roi.

Bénissez donc vos pleurs dont l’intérêt s’amasse.

Dieu compte avec la terre ; où l’ombre règne, il passe !

Et l’éternité s’ouvre aux mots : PARDON ! AMOUR !

« Montez ! » — Et l’indigent monte à Dieu jusqu’au jour !

Quand ce beau rêve a fui, quand la faim le réveille.

S’il tombe en soupirant du ciel où l’on sommeille,

Il reprend son fardeau plus léger ; lui plus fort,

Et gravit, patient, les affronts de son sort.

Ce pauvre est plus qu’un pauvre ! une telle indigence,

Puisque Dieu la permet, ouvre l’intelligence :

Dieu voilé parle en lui. Souvent ses vieux lambeaux.

M’ont paru lumineux, comme si de flambeaux,

Comme si des rayons d’une auréole sainte,

Sa tête blanchissante et paisible était ceinte :

Ce pauvre est plus qu’un pauvre ! enfant ! sois doux pour lui.

Comme tu fus hier, s’il revient aujourd’hui.
 

Le jeune mendiant - Murillo Bartolome Esteban

Le jeune mendiant - Murillo Bartolome Esteban

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7 juillet 2024 7 07 /07 /juillet /2024 22:48

 

 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859) poétesse française 


Le Livre des Mères et des Enfants, Tome I

 

Le petit peureux


Quoi, Daniel, à six ans vous faites le faux brave ;

Vous insultez un chien qui dort ;

Vous lui tirez l’oreille, et, raillant votre esclave.

Sous ses pas endormis vous dressez une entrave !

L’esclave qui sommeille, ô Daniel, n’est pas mort ;

Son réveil s’armera d’une dent meurtrière :

La preuve en a rougi votre linge en lambeaux.

Oui, vous voilà blessé, mais blessé par-derrière !

Malgré la nuit, j’y vois. Sauvons-nous des flambeaux ;

Sauvons-nous des témoins… Moi, je suis votre mère…

Je cacherai ta honte, enfant, dans mon amour :

Viens ! j’ai pitié de toi, car la honte est amère ;

Bénis Dieu : sa bonté vient d’éteindre le jour.

Personne ne t’a vu lâche et méchant… Écoute :

Pour t’appeler méchant sais-tu ce qu’il m’en coûte ?

C’est ton nom pour ce soir ; subis-le devant moi :

Va ! personne jamais ne l’entendra que toi.

Personne ne t’a vu d’une bête innocente

Tourmenter l’indolent sommeil ;

Et, pour irriter son réveil,

Lui simuler sa chaîne absente.

Cher petit fanfaron, c’est lui qui t’a fait peur.

Sa gueule était immense, ouverte à la vengeance.

Il te mangeait, Daniel, sans ma tendre indulgence,

Et tu fuyais en vain, lié par la stupeur.

Il m’a cédé sa proie, il a compris mes larmes ;

Et peut-être un gâteau, que préparait ma main

Pour charmer ton loisir demain,

L’a rendu tout à fait clément à mes alarmes.

Je l’avais fait si beau, si grand ! Ne pleure plus :

De tes habits l’eau pure effacera la tache ;

Ton âge n’en a pas ou le remords s’attache !

Tout ce qui doit survivre à tes cris superflus,

Ce qu’il faut regretter par-delà ton enfance.

C’est mon sang…, oui, le mien, lâchement répandu :

Quoi ! sous la dent d’un chien tu l’as déjà perdu,

Daniel, et ton pays l’attend pour sa défense !
 

Jozsef Kiss (1833-1900)- Portrait garçon et chien -1879

Jozsef Kiss (1833-1900)- Portrait garçon et chien -1879

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7 juillet 2024 7 07 /07 /juillet /2024 22:01

 

 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859) poétesse française 

 


Le petit mendiant


Un petit pauvre suivait avec obstination un vieillard dans sa promenade, et criait :

— Monsieur ! ce n’est point pour moi, monsieur ! c’est pour ma pauvre mère. Ah ! ma pauvre mère ! si j’avais de quoi lui acheter un pain.

Le vieillard, ému de cette vive prière pour une mère, et de cette voix d’enfant qui a toujours une grande puissance sur l’homme, s’arrêta, parcourut des yeux la figure rose et (il faut le dire) un peu effrontée du jeune mendiant, qui plongeait avec des yeux avides et brillants jusqu’au fond de la bourse prête à s’ouvrir pour lui.

— Tu l’aimes donc bien ta mère ?

— Oui, monsieur ! dit l’enfant, en jetant les yeux çà et là d’un air distrait et insouciant.

— Où est-elle ?

Elle est morte, monsieur, répondit le menteur, qui n’avait pas prévu la question.

— Elle n’a donc pas besoin de pain, dit le vieillard en refermant sa bourse, et laissant rouge et honteux l’imposteur, à qui la vérité simple eût été bien plus profitable ?

Le mensonge est odieux. Il est toujours nuisible à celui qui s’abaisse par lui.
 

Gustave Courbet - Le petit mendiant

Gustave Courbet - Le petit mendiant

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6 juillet 2024 6 06 /07 /juillet /2024 22:06

 

 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859) poétesse française 

 


L'enfant au miroir

(A Mlle Emilie Bascans)

 

Si j'étais assez grande,

Je voudrais voir

L'effet de ma guirlande

Dans le miroir.

En montant sur la chaise,

Je l'atteindrais ;

Mais sans aide et sans aise,

Je tomberais.

 

La dame plus heureuse,

Sans faire un pas,

Sans quitter sa causeuse,

De haut en bas,

Dans une glace claire,

Comme au hasard,

Pour apprendre à se plaire

Jette un regard.

 

Ah ! c'est bien incommode

D'avoir huit ans !

Il faut suivre la mode

Et perdre un temps !...

Peut-on aimer la ville

Et les salons !

On s'en va si tranquille

Dans les vallons !

 

Quand ma mère qui m'aime

Et me défend,

Et qui veille elle-même

Sur son enfant,

M'emporte où l'on respire

Les fleurs et l'air,

Si son enfant soupire,

C'est un éclair !

 

Les ruisseaux des prairies

Font des psychés

Où, libres et fleuries,

Les fronts penchés

Dans l'eau qui se balance,

Sans nous hausser,

Nous allons en silence

Nous voir passer.

 

C'est frais dans le bois sombre,

Et puis c'est beau

De danser comme une ombre

Au bord de l'eau !

Les enfants de mon âge,

Courant toujours,

Devraient tous au village

Passer leurs jours !
 

Antoinette Herbert se regarde dans le miroir - Jean-François Millet

Antoinette Herbert se regarde dans le miroir - Jean-François Millet

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6 juillet 2024 6 06 /07 /juillet /2024 22:02

 

 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)  poétesse française

 


Dormeuse

 

Si l’enfant sommeille,

Il verra l’abeille,

Quand elle aura fait son miel,

Danser entre terre et ciel.

 

Si l’enfant repose,

Un ange tout rose,

Que la nuit seule on peut voir,

Viendra lui dire : "Bon soir."

 


Si l’enfant est sage,

Sur son doux visage,

La vierge se penchera,

Et long-temps lui parlera.

 

Si mon enfant m’aime,

Dieu dira lui-même :

J’aime cet enfant qui dort ;

Qu’on lui porte un rêve d’or.

 

Fermez ses paupières,

Et sur ses prières,

De mes jardins pleins de fleurs,

Faites glisser les couleurs.

 

Ourlez-lui des langes,

Avec vos doigts d’anges,

Et laissez sur son chevet,

Pleuvoir votre blanc duvet.

 

Mettez-lui des ailes

Comme aux tourterelles,

 

Pour venir dans mon soleil,

Danser jusqu’à son réveil !

 

Qu’il fasse un voyage,

Aux bras d’un nuage,

Et laissez-le, s’il lui plaît,

Boire à mes ruisseaux de lait !

 

Donnez-lui la chambre

De perles et d’ambre,

Et qu’il partage en dormant,

Nos gâteaux de diamans !

 

Brodez-lui des voiles,

Avec mes étoiles,

Pour qu’il navigue en bateau,

Sur mon lac d’azur et d’eau !

 

Que la lune éclaire,

L’eau pour lui plus claire,

Et qu’il prenne au lac changeant,

Mes plus fins poissons d’argent !

 


Mais je veux qu’il dorme,

Et qu’il se conforme,

Au silence des oiseaux,

Dans leurs maisons de roseaux !

 

Car si l’enfant pleure,

On entendra l’heure,

Tinter partout qu’un enfant,

A fait ce que Dieu défend !

 

L’écho de la rue,

Au bruit accourue,

Quand l’heure aura soupiré,

Dira : l’enfant a pleuré !

 

Et sa tendre mère,

Dans sa nuit amère,

Pour son ingrat nourrisson,

Ne saura plus de chanson !

 

S’il brâme, s’il crie,

Par l’aube en furie,

 

Ce cher agneau révolté,

Sera peut-être emporté !

 

Un si petit être,

Par le toit, peut-être,

Tout en criant, s’en ira,

Et jamais ne reviendra !

 

Qu’il rôde en ce monde,

Sans qu’on lui réponde ;

Jamais l’enfant que je dis,

Ne verra mon paradis !

 

Oui ! mais s’il est sage,

Sur son doux visage,

La vierge se penchera,

Et long-temps lui parlera !
 

Enfant endormi - Christian Krohg

Enfant endormi - Christian Krohg

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6 juillet 2024 6 06 /07 /juillet /2024 21:48

 

 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)  poétesse française

 

 

La première communion d'Inès


Tes yeux noirs, ma fille,

Sont plus doux ce soir,

Que l’encens qui brille

Au saint encensoir !

Tu sembles un ange,

Sous son voile encor,

Qui rêve, et s’arrange

Pour prendre l’essor.


Jeune âme sauvage,

Tremblante en mes bras,

Confie au plus sage

Tes doux embarras :

Dans cette belle heure,

On cause avec Dieu ;

Va, pour ce qui pleure,

Lui parler un peu !

 

Si l’enfant lui porte

Trois souhaits en fleurs,

Il ouvre sa porte

À ces vœux sans pleurs :

Pour rêver ces choses,

Baisse bien les yeux,

Et laisse tes roses

S’exhaler aux cieux !

 

Pour l’hymne éphémère

De ta voix d’oiseau,

Demande à sa mère

 

L’appui d’un roseau ;

Pour tes jeunes ailes

Un vol sans effroi ;

Ton soleil pour elles,

Ton bonheur pour moi !
 

Toilette de la première communion, Lemoine Lith

Toilette de la première communion, Lemoine Lith

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5 juillet 2024 5 05 /07 /juillet /2024 23:53

 

 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)  poétesse française

Bouquets et prières

 


Jours d'été


 
Ma sœur m’aimait en mère : elle m’apprit à lire.

Ce qu’elle y mit d’ardeur ne saurait se décrire :

Mais l’enfant ne sait pas qu’apprendre, c’est courir,

Et qu’on lui donne, assis, le monde à parcourir.

Voir ! voir ! l’enfant veut voir. Les doux bruits de la rue,

Albertine charmante à la vitre apparue,

Élevant ses bouquets, ses volans, et là-bas,

Les jeux qui m’attendaient et ne commençaient pas ;


Oh ! le livre avait tort ! Tous les livres du monde,

Ne valaient pas un chant de la lointaine ronde,

Où mon âme sans moi tournait de main en main,

Quand ma sœur avait dit : — Tu danseras demain.

 

Demain, c’était jamais ! Ma jeune providence,

Nouant d’un fil prudent les ailes de la danse,

Me répétait en vain toute grave et tout bas :

"Vois donc : je suis heureuse, et je ne danse pas."

 

J’aimais tant les anges

Glissant au soleil !

Ce flot sans mélanges,

D’amour sans pareil !

Étude vivante

D’avenirs en fleur ;

École savante,

Savante au bonheur !

 

Pour regarder de près ces aurores nouvelles,

Mes six ans curieux battaient toutes leurs ailes ;

 

Marchant sur l’alphabet rangé sur mes genoux,

La mouche en bourdonnant me disait : Venez-vous ?…

Et mon nom qui tintait dans l’air ardent de joie,

Les pigeons sans liens sous leur robe de soie,

Mollement envolés de maison en maison,

Dont le fluide essor entraînait ma raison ;

Les arbres, hors des murs poussant leurs têtes vertes ;

Jusqu’au fond des jardins les demeures ouvertes ;

Le rire de l’été sonnant de toutes parts,

Et le congé, sans livre ! errant aux vieux remparts :

Tout combattait ma sœur à l’aiguille attachée ;

Tout passait en chantant sous ma tête penchée ;

Tout m’enlevait, boudeuse et riante à la fois ;

Et l’alphabet toujours s’endormait dans ma voix.

 

Oh ! l’enfance est poète. Assise ou turbulente,

Elle reconnaît tout empreint de plus haut lieu :

L’oiseau qui jette au loin sa musique volante,

Lui chante une lettre de Dieu !

 

Moi, j’y reviens toujours à l’enfance chérie,

Comme un pâle exilé cherche au loin sa patrie.

 

Bel âge qui demande : en quoi sont faits les morts ?

Et dit avec Malcolm : "Qu’est-ce que le Remords ?"

Esprit qui passe, ouvrant son aile souple et forte,

Au souffle impérieux qui l’enivre et l’emporte,

D’où vient qu’à ton beau rêve où se miraient les cieux,

Je sens fondre une larme en un coin de mes yeux ?

C’est qu’aux flots de lait pur que me versait ma mère,

Ne se mêlait alors pas une goutte amère ;

C’est qu’on baisait l’enfant qui criait : Tout pour moi !

C’est qu’on lui répondait encor : "Oui tout pour toi ";

"Veux-tu le monde aussi ? tu l’auras, ma jeune âme."

Hélas ! qu’avons-nous eu ? belle espérance ! ô femme !

Ô toi qui m’as trompée avec tes blonds cheveux,

Tes chants de rossignol et tes placides jeux !

 

Ma sœur : ces jours d’été nous les courions ensemble ;

Je reprends sous leurs flots ta douce main qui tremble ;

Je t’aime du bonheur que tu tenais de moi ;

Et mes soleils d’alors se rallument sur toi !

 

Mais j’épelais enfin : l’esprit et la lumière,

Éclairaient par degrés la page, la première

 

D’un beau livre, terni sous mes doigts, sous mes pleurs,

Où la Bible aux enfans ouvre toutes ses fleurs :

Pourtant c’est par le cœur, cette bible vivante,

Que je compris bientôt qu’on me faisait savante :

Dieu ! le jour n’entre-t-il dans notre entendement,

Que trempé pour jamais d’un triste sentiment !

 

Un frêle enfant manquait aux genoux de ma mère :

Il s’était comme enfui par une bise amère,

Et, disparu du rang de ses petits amis,

Au berceau blanc, le soir, il ne fut pas remis.

Ce vague souvenir, sur ma jeune pensée

Avait pesé deux ans, et puis, m’avait laissée.

Je ne comprenais plus pourquoi, pâle de pleurs,

Ma mère, vers l’église allait avec ses fleurs.

L’église, en ce temps là, des vertes sépultures,

Se composait encor de sévères ceintures ;

Et versant sur les morts ses longs hymnes fervens,

Au rendez-vous de tous appelait les vivants.

C’était beau d’enfermer dans une même enceinte,

La poussière animée et la poussière éteinte ;

 

C’était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu,

De respirer son père en visitant son Dieu !

 


J’y pense ; un jour de tiède et pâle automne,

Après le mois qui consume et qui tonne,

Près de ma sœur et ma main dans sa main,

De Notre-Dame ayant pris le chemin

Tout sinueux, planté de croix fleuries,

Où se mouraient des couronnes flétries,

Je regardais avec saisissement

Ce que ma sœur saluait tristement.

La lune large avant la nuit levée,

Comme une lampe avant l’heure éprouvée,

D’un reflet rouge enluminait les croix,

L’église blanche et tous ces lits étroits ;

Puis, dans les coins le chardon solitaire,

Éparpillait ses flocons sur la terre.

 

Sans deviner ce que c’est que mourir,

Devant la mort je n’osai plus courir.

 

Un ruban gris qui serpentait dans l’herbe,

De résédas nouant l’humide gerbe,

Tira mon âme au tertre le plus vert,

Sous la madone, au flanc sept fois ouvert :

Là, j’épelai notre nom de famille,

Et je pâlis, faible petite fille ;

Puis mot à mot : " Notre dernier venu

Est passé là vers le monde inconnu ! "

Cette leçon, aux pieds de Notre-Dame,

Mouilla mes yeux et dessilla mon âme :

Je savais lire ! et j’appris sous des fleurs,

Ce qu’une mère aime avec tant de pleurs.

Je savais lire… et je pleurai moi-même.

Merci, ma sœur : on pleure dès qu’on aime.

Si jeune donc que soit le souvenir ;

C’est par un deuil qu’il faut y revenir ?

 


Mais, que j’aime à t’aimer, sœur charmante et sévère,

Qui reçus pour nous deux l’instinct qui persévère ;

Rayon droit du devoir, humble, ardent et caché,

Sur mon aveugle vie à toute heure épanché !

 

Oh ! si Dieu m’aime encore ; oh ! si Dieu me remporte,

Comme un rêve flottant, sur le seuil de ta porte,

Devant mes traits changés si tu fermes tes bras,

Je saisirai ta main…, tu me reconnaîtras !
 

Les deux soeurs - Auguste Renoir

Les deux soeurs - Auguste Renoir

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