26 mai 2024 7 26 /05 /mai /2024 20:46

 

 

Jules Richepin (1849-1926) poète, romancier et dramaturge français.

 


La flûte


Je n'étais qu'une plante inutile, un roseau.

Aussi je végétais, si frêle, qu'un oiseau

En se posant sur moi pouvait briser ma vie.

Maintenant je suis flûte et l'on me porte envie.

Car un vieux vagabond, voyant que je pleurais,

Un matin en passant m'arracha du marais,

De mon coeur, qu'il vida, fit un tuyau sonore,

Le mit sécher un an, puis, le perçant encore,

Il y fixa la gamme avec huit trous égaux ;

Et depuis, quand sa lèvre aux souffles musicaux

Éveille les chansons au creux de mon silence,

Je tressaille, je vibre, et la note s'élance ;

Le chapelet des sons va s'égrenant dans l'air ;

On dirait le babil d'une source au flot clair ;

Et dans ce flot chantant qu'un vague écho répète

Je sais noyer le coeur de l'homme et de la bête.
 

Jules Richepin (1849-1926) - poète, romancier et dramaturge français - La flûte
Partager cet article
Repost0
26 mai 2024 7 26 /05 /mai /2024 18:45


 

 

Émile Goudeau (1849-1906) journaliste, romancier et poète français. 

 


Sur la route de Charenton


Enterrement étrange !

Un ange

Est cloué dans un cercueil.

Quatre lourdes guitares

Bizarres

Cahotant, mènent le deuil.

 

Dans une âcre fumée

Formée

Par les pipes de l'amant,

L'ombre de la maîtresse

Traîtresse

S'avance tranquillement.

 

Plus loin, une bouteille

Très vieille,

Dont on a bu le cognac,

Sur le pavé qui glisse,

Esquisse

Une marche ab hoc ab hac

 

Un fantôme revêche,

La dèche,

Sous un chapeau défoncé

Ouvrant sa gueule énorme,

S'informe

Qui des siens est trépassé.

 

Le spleen diabolique

Réplique :

C'est un frêle mirliton,

L'âme d'un très chouette

Poète,

Qu'on emporte à Charenton.

 

La bouteille grivoise

Dégoise

J'ai ramolli son cerveau.

Oh ! dit la femmelette

Squelette,

Mes flancs furent son caveau.

 

Les guitares, boiteuses

Chanteuses,

Grinçant avec désespoir

Geignent : La poésie

Transie

Est un lugubre éteignoir.

 

Or, ma carcasse infâme,

Sans âme,

Sortant du fond des égouts,

Regarda d'un air bête

Ma tête

Aller au pays des fous.

 

Depuis lors, par la ville

Servile

Et parmi les libres champs,

Comme en terre étrangère,

Seul j'erre,

Sans raison, hurlant des chants.
 

Émile Goudeau (1849-1906) - journaliste, romancier et poète français - Sur la route de Charenton
Partager cet article
Repost0
26 mai 2024 7 26 /05 /mai /2024 17:43


 

 

Maurice Rollinat (1846-1903) - poète français - 

Les Névroses, Les Âmes

 

 

Chopin

À Paul Viardot.

 

 Chopin, frère du gouffre, amant des nuits tragiques,

Âme qui fus si grande en un si frêle corps,

Le piano muet songe à tes doigts magiques

Et la musique en deuil pleure tes noirs accords.

 

L’harmonie a perdu son Edgar Poe farouche

Et la mer mélodique un de ses plus grands flots.

C’est fini ! le soleil des sons tristes se couche,

Le Monde pour gémir n’aura plus de sanglots !

 

Ta musique est toujours – douloureuse ou macabre –

L’hymne de la révolte et de la liberté,

Et le hennissement du cheval qui se cabre

Est moins fier que le cri de ton cœur indompté.

 

Les délires sans nom, les baisers frénétiques

Faisant dans l’ombre tiède un cliquetis de chairs,

Le vertige infernal des valses fantastiques,

Les apparitions vagues des défunts chers ;

 


La morbide lourdeur des blancs soleils d’automne ;

Le froid humide et gras des funèbres caveaux ;

Les bizarres frissons dont la vierge s’étonne

Quand l’été fait flamber les cœurs et les cerveaux ;

 

L’abominable toux du poitrinaire mince

Le harcelant alors qu’il songe à l’avenir ;

L’ineffable douleur du paria qui grince

En maudissant l’amour qu’il eût voulu bénir ;

 

L’âcre senteur du sol quand tombent des averses

Le mystère des soirs où gémissent les cors ;

Le parfum dangereux et doux des fleurs perverses

Les angoisses de l’âme en lutte avec le corps ;

 

Tout cela, torsions de l’esprit, mal physique,

Ces peintures, ces bruits, cette immense terreur,

Tout cela, je le trouve au fond de ta musique

Qui ruisselle d’amour, de souffrance et d’horreur.

 

Vierges tristes malgré leurs lèvres incarnates,

Tes blondes mazurkas sanglotent par moments,

Et la poignante humour de tes sombres sonates

M’hallucine et m’emplit de longs frissonnements.

 

Au fond de tes Scherzos et de tes Polonaises,

Épanchements d’un cœur mortellement navré,

J’entends chanter des lacs et rugir des fournaises

Et j’y plonge avec calme et j’en sors effaré.

 


Sur la croupe onduleuse et rebelle des gammes

Tu fais bondir des airs fauves et tourmentés,

Et l’âpre et le touchant, quand tu les amalgames,

Raffinent la saveur de tes étrangetés.

 

Ta musique a rendu les souffles et les râles,

Les grincements du spleen, du doute et du remords,

Et toi seul as trouvé les notes sépulcrales

Dignes d’accompagner les hoquets sourds des morts.

 

Triste ou gai, calme ou plein d’une angoisse infinie,

J’ai toujours l’âme ouverte à tes airs solennels,

Parce que j’y retrouve à travers l’harmonie,

Des rires, des sanglots et des cris fraternels.

 

Hélas ! toi mort, qui donc peut jouer ta musique ?

Artistes fabriqués, sans nerf et sans chaleur,

Vous ne comprenez pas ce que le grand Phtisique

A versé de génie au fond de sa douleur !
 

Maurice Rollinat (1846-1903) - poète français - Chopin
Partager cet article
Repost0
26 mai 2024 7 26 /05 /mai /2024 17:00


 

 

Maurice Rollinat (1846-1903) poète français 

Les Névroses - Les Spectres, 1917 

 

L'amante macabre

À Charles Buet.

 
Elle était toute nue assise au clavecin ;

Et tandis qu’au dehors hurlaient les vents farouches

Et que Minuit sonnait comme un vague tocsin,

Ses doigts cadavéreux voltigeaient sur les touches.

 

Une pâle veilleuse éclairait tristement

La chambre où se passait cette scène tragique,

Et parfois j’entendais un sourd gémissement

Se mêler aux accords de l’instrument magique.

 

Oh ! magique en effet ! Car il semblait parler

Avec les mille voix d’une immense harmonie,

Si large qu’on eût dit qu’elle devait couler

D’une mer musicale et pleine de génie.

 

Ma spectrale adorée, atteinte par la mort,

Jouait donc devant moi, livide et violette,

Et ses cheveux si longs, plus noirs que le remord,

Retombaient mollement sur son vivant squelette.

 


Osseuse nudité chaste dans sa maigreur !

Beauté de poitrinaire aussi triste qu’ardente !

Elle voulait jeter, cet ange de l’Horreur,

Un suprême sanglot dans un suprême andante.

 

Auprès d’elle une bière en acajou sculpté,

Boîte mince attendant une morte fluette,

Ouvrait sa gueule oblongue avec avidité

Et semblait l’appeler avec sa voix muette.

 

Sans doute, elle entendait cet appel ténébreux

Qui montait du cercueil digne d’un sanctuaire,

Puisqu’elle y répondit par un chant douloureux

Sinistre et résigné comme un oui mortuaire !

 

Elle chantait : "Je sors des bras de mon amant.

"Je l’ai presque tué sous mon baiser féroce ;

"Et toute bleue encor de son enlacement,

"J’accompagne mon râle avec un air atroce !

 

"Depuis longtemps, j’avais acheté mon cercueil :

"Enfin ! Avant une heure, il aura mon cadavre ;

"La Vie est un vaisseau dont le Mal est l’écueil,

"Et pour les torturés la Mort est un doux havre.

 

"Mon corps sec et chétif vivait de volupté :

 "Maintenant, il en meurt, affreusement phtisique ;

 "Mais, jusqu’au bout, mon cœur boira l’étrangeté

 "Dans ces gouffres nommés Poésie et Musique.

 


"Vous que j’ai tant aimés, hommes, je vous maudis !

"À vous l’angoisse amère et le creusant marasme !

"Adieu, lit de luxure, Enfer et Paradis,

"Où toujours la souffrance assassinait mon spasme.

 

"Réjouis-toi, Cercueil, lit formidable et pur

"Au drap de velours noir taché de larmes blanches,

"Car tu vas posséder un cadavre si dur

"Qu’il se consumera sans engluer tes planches.

 

"Et toi, poète épris du Sombre et du Hideux,

"Râle et meurs ! Un ami te mettra dans la bière,

"Et sachant notre amour, nous couchera tous deux

"Dans le même sépulcre et sous la même pierre.

 

"Alors, de chauds désirs inconnus aux défunts

"Chatouilleront encor nos carcasses lascives,

"Et nous rapprocherons, grisés d’affreux parfums,

"Nos orbites sans yeux et nos dents sans gencives !"

 

Et tandis que ce chant de la fatalité

Jetait sa mélodie horrible et captivante,

Le piano geignait avec tant d’âpreté,

Qu’en l’écoutant, Chopin eût frémi d’épouvante.

 

Et moi, sur mon lit, blême, écrasé de stupeur,

Mort vivant n’ayant plus que les yeux et l’ouïe,

Je voyais, j’entendais, hérissé par la Peur,

Sans pouvoir dire un mot à cette Ève inouïe.

 


Et quand son cœur sentit son dernier battement,

Elle vint se coucher dans les planches funèbres ;

Et la veilleuse alors s’éteignit brusquement,

Et je restai plongé dans de lourdes ténèbres.

 

Puis, envertiginé jusqu’à devenir fou,

Croyant voir des Satans qui gambadaient en cercle,

J’entendis un bruit mat suivi d’un hoquet mou :

Elle avait rendu l’âme en mettant son couvercle.

 

Et depuis, chaque nuit, ― ô cruel cauchemar ! ―

Quand je grince d’horreur, plus désolé qu’Électre,

Dans l’ombre, je revois la morte au nez camard,

Qui m’envoie un baiser avec sa main de spectre.

Maurice Rollinat (1846-1903) - poète français - L'amante macabre
Partager cet article
Repost0
26 mai 2024 7 26 /05 /mai /2024 16:46

 

 

Maurice Rollinat (1846-1903) - poète français - 

Les Névroses -  Les Âmes

 


Le piano

À Marcel Noël.

 
Puis-je te célébrer autant que je le dois,

Cher interlocuteur au langage mystique ?

Hier encor, le chagrin, ruisselant de mes doigts,

T’arrachait un sanglot funèbre et sympathique.

 

Sois fier d’être incompris de la vulgarité !

Beethoven a sur toi déchaîné sa folie,

Et Chopin, cet Archange ivre d’étrangeté,

T’a versé le trop-plein de sa mélancolie.

 

Le rêve tendrement peut flotter dans tes sons ;

La volupté se pâme avec tous ses frissons

Dans tes soupirs d’amour et de tristesse vague ;

 

Intime confident du vrai musicien,

Tu consoles son cœur et son esprit qui vague

Par ton gémissement, fidèle écho du sien.

Maurice Rollinat (1846-1903) - poète français - Le piano
Partager cet article
Repost0
26 mai 2024 7 26 /05 /mai /2024 15:11

 

 

Maurice Rollinat (1846-1903) poète, musicien et interprète français.

 


La cornemuse

 

Sa cornemuse dans les bois

Geignait comme le vent qui brame

Et jamais le cerf aux abois,

Jamais le saule ni la rame,

N’ont pleuré comme cette voix.

 

Ces sons de flûte et de hautbois

Semblaient râlés par une femme.

Oh ! près du carrefour des croix,

Sa cornemuse !

 

Il est mort. Mais, sous les cieux froids,

Aussitôt que la nuit se trame,

Toujours, tout au fond de mon âme,

Là, dans le coin des vieux effrois,

J’entends gémir, comme autrefois,

Sa cornemuse.
 

Hendrik ter Brugghen - Le joueur de cornemuse

Hendrik ter Brugghen - Le joueur de cornemuse

Partager cet article
Repost0
26 mai 2024 7 26 /05 /mai /2024 14:55


 

 

Tristan Corbière (1845-1875) poète français

 

 

Portes et fenêtres


N'entends-tu pas ? - Sang et guitare ! -

Réponds !.. je damnerai plus fort.

Nulle ne m'a laissé, Barbare,

Aussi longtemps me crier mort !

 

Ni faire autant de purgatoire !...

Tu ne vois ni n'entends mes pas,

Ton oeil est clos, la nuit est noire :

Fais signe - Je ne verrai pas.

 

En enfer j'ai pavé ta rue.

Tous les damnés sont en émoi...

Trop incomparable Inconnue !

Si tu n'es pas là... préviens-moi !

 

A damner je n'ai plus d'alcades,

Je n'ai fait que me damner moi,

En serinant mes sérénades...

- Il ne reste à damner que Toi !


 

Tristan Corbière (1845-1875) - poète français - Portes et fenêtres
Partager cet article
Repost0
26 mai 2024 7 26 /05 /mai /2024 14:01

 

 

Sully Prudhomme (1839-1907) poète français, lauréat du prix Nobel de littérature 1901 

 

 

L’Agonie


 
Vous qui m’aiderez dans mon agonie,

          Ne me dites rien ;

Faites que j’entende un peu d’harmonie,

          Et je mourrai bien.

 

La musique apaise, enchante et délie

          Des choses d’en bas :

Bercez ma douleur ; je vous en supplie,

          Ne lui parlez pas.

 

Je suis las des mots, je suis las d’entendre

          Ce qui peut mentir ;

J’aime mieux les sons qu’au lieu de comprendre

          Je n’ai qu’à sentir ;

 

Une mélodie où l’âme se plonge

          Et qui, sans effort,

Me fera passer du délire au songe,

          Du songe à la mort.

 


Vous qui m’aiderez dans mon agonie,

          Ne me dites rien.

Pour allégement un peu d’harmonie

          Me fera grand bien.

 

Vous irez chercher ma pauvre nourrice

          Qui mène un troupeau,

Et vous lui direz que c’est mon caprice,

          Au bord du tombeau,

 

D’entendre chanter tout bas, de sa bouche,

          Un air d’autrefois,

Simple et monotone, un doux air qui touche

          Avec peu de voix.

 

Vous la trouverez : les gens des chaumières

          Vivent très longtemps,

Et je suis d’un monde où l’on ne vit guères

          Plusieurs fois vingt ans.

 

Vous nous laisserez tous les deux ensemble :

          Nos cœurs s’uniront ;

Elle chantera d’un accent qui tremble,

          La main sur mon front.

 


Lors elle sera peut-être la seule

          Qui m’aime toujours,

Et je m’en irai dans son chant d’aïeule

          Vers mes premiers jours,

 

Pour ne pas sentir, à ma dernière heure,

          Que mon cœur se fend,

Pour ne plus penser, pour que l’homme meure

          Comme est né l’enfant.

 

Vous qui m’aiderez dans mon agonie,

          Ne me dites rien ;

Faites que j’entende un peu d’harmonie,

          Et je mourrai bien.

Sully Prudhomme (1839-1907) - poète français - L’Agonie
Partager cet article
Repost0
25 mai 2024 6 25 /05 /mai /2024 22:54

 

 

Paul Verlaine (1844-1896) écrivain et poète français.

 


Chanson d'automne

 

Les sanglots longs

Des violons

De l'automne

Blessent mon coeur

D'une langueur

Monotone.


Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l'heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure ;

Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

De çà, de là,

Pareil à la

Feuille morte.
 

Paul Verlaine (1844-1896) -écrivain et poète français - Chanson d'automne
Partager cet article
Repost0
25 mai 2024 6 25 /05 /mai /2024 22:34

 

 

Paul Verlaine (1844-1896) écrivain et poète français.

 

Le piano que baise une main frêle


Le piano que baise une main frêle

Luit dans le soir rose et gris vaguement,

Tandis qu'un très léger bruit d'aile

Un air bien vieux, bien faible et bien charmant

Rôde discret, épeuré quasiment,

Par le boudoir longtemps parfumé d'Elle.

 

Qu'est-ce que c'est que ce berceau soudain

Qui lentement dorlote mon pauvre être ?

Que voudrais-tu de moi, doux Chant badin ?

Qu'as-tu voulu, fin refrain incertain

Qui vas tantôt mourir vers la fenêtre

Ouverte un peu sur le petit jardin ?
 

Paul Verlaine (1844-1896) - écrivain et poète français - Le piano que baise une main frêle
Partager cet article
Repost0

 

Recherche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Catégories

Kinouk

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chateau - Evans / Jura

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gros chêne Evans - Jura

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mes Blogs Amis À Visiter