23 mai 2024 4 23 /05 /mai /2024 21:47


 

 

François Coppée (1842-1908) poète, dramaturge et romancier français. 

 


Adagio


La rue était déserte et donnait sur les champs.

Quand j'allais voir l'été les beaux soleils couchants

Avec le rêve aimé qui partout m'accompagne,

Je la suivais toujours pour gagner la campagne,

Et j'avais remarqué que, dans une maison

Qui fait l'angle et qui tient, ainsi qu'une prison,

Fermée au vent du soir son étroite persienne,

Toujours à la même heure, une musicienne

Mystérieuse, et qui sans doute habitait là,

Jouait l'adagio de la sonate en la.

 

Le ciel se nuançait de vert tendre et de rose.

La rue était déserte ; et le flâneur morose

Et triste, comme sont souvent les amoureux,

Qui passait, l'oeil fixé sur les gazons poudreux,

Toujours à la même heure, avait pris l'habitude

D'entendre ce vieil air dans cette solitude.

Le piano chantait sourd, doux, attendrissant,

Rempli du souvenir douloureux de l'absent

Et reprochant tout bas les anciennes extases.

Et moi, je devinais des fleurs dans de grands vases,

Des parfums, un profond et funèbre miroir,

Un portrait d'homme à l'oeil fier, magnétique et noir,

Des plis majestueux dans les tentures sombres,

Une lampe d'argent, discrète, sous les ombres,

Le vieux clavier s'offrant dans sa froide pâleur,

Et, dans cette atmosphère émue, une douleur

Épanouie au charme ineffable et physique

Du silence, de la fraîcheur, de la musique.

Le piano chantait toujours plus bas, plus bas.

Puis, un certain soir d'août, je ne l'entendis pas.

 

Depuis, je mène ailleurs mes promenades lentes.

Moi qui hais et qui fuis les foules turbulentes,

Je regrette parfois ce vieux coin négligé.

Mais la vieille ruelle a, dit-on, bien changé :

Les enfants d'alentour y vont jouer aux billes,

Et d'autres pianos l'emplissent de quadrilles.
 

fille au piano Helène Fan

fille au piano Helène Fan

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23 mai 2024 4 23 /05 /mai /2024 21:34

 

 

François Coppée (1842-1908) poète, dramaturge et romancier français. 

 


Morceau à quatre mains


Le salon s'ouvre sur le parc

Où les grands arbres, d'un vert sombre,

Unissent leurs rameaux en arc

Sur les gazons qu'ils baignent d'ombre.

 

Si je me retourne soudain

Dans le fauteuil où j'ai pris place,

Je revois encor le jardin

Qui se reflète dans la glace ;

 

Et je goûte l'amusement

D'avoir, à gauche comme à droite,

Deux parcs, pareils absolument,

Dans la porte et la glace étroite.

 

Par un jeu charmant du hasard,

Les deux jeunes soeurs, très exquises,

Pour jouer un peu de Mozart,

Au piano se sont assises.

 

Comme les deux parcs du décor,

Elles sont tout à fait pareilles ;

Les quatre mêmes bijoux d'or

Scintillent à leurs quatre oreilles.

 

J'examine autant que je veux,

Grâce aux yeux baissés sur les touches,

La même fleur sur leurs cheveux,

La même fleur sur leurs deux bouches ;

 

Et parfois, pour mieux regarder,

Beaucoup plus que pour mieux entendre,

Je me lève et viens m'accouder

Au piano de palissandre.
 

Giovanni Boldini  (1842-1931) jeunes filles au piano - 1911

Giovanni Boldini (1842-1931) jeunes filles au piano - 1911

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23 mai 2024 4 23 /05 /mai /2024 21:14


 

 

François Coppée (1842-1908) poète, dramaturge et romancier français

Recueil : "Poëmes Divers"

 


Ritournelle

 

Dans la plaine blonde et sous les allées,

Pour mieux faire accueil au doux messidor,

Nous irons chasser les choses ailées,

Moi, la strophe, et toi, le papillon d’or.

 

Et nous choisirons les routes tentantes,

Sous les saules gris et près des roseaux,

Pour mieux écouter les choses chantantes,

Moi, le rythme, et toi, le chœur des oiseaux.


Suivant tous les deux les rives charmées

Que le fleuve bat de ses flots parleurs,

Nous vous trouverons, choses parfumées,

Moi, glanant des vers, toi, cueillant des fleurs.

 

Et l’amour, servant notre fantaisie,

Fera ce jour-là l’été plus charmant ;

Je serai poëte, et toi poésie.

Tu seras plus belle, et moi plus aimant.
 

François Coppée (1842-1908) - poète, dramaturge et romancier français - Ritournelle
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23 mai 2024 4 23 /05 /mai /2024 20:23


 

 

Albert Mérat (1840-1909) Poète français 

Recueil : Les souvenirs (1872).

 


Le clavecin


Les pieds branlants et lourds et le ventre fluet,

Moins utile qu'aimé, vieilli comme sa gloire,

Mais d'un attrait pareil à celui d'une histoire,

Le clavecin repose, immobile et muet.

 

L'œil avait des lueurs et le cœur remuait

A l'entendre. Égayant la grande glace noire,

Il montre avec orgueil quatre octaves d'ivoire

Qu'usa de son pas grave et lent le menuet.

 

Là dort ensevelie une musique exquise,

Ces vieux airs qu'on dansait en robe de marquise,

Aigrelets et vibrants comme un son de ducat ;

 

Et le soir, doucement si l'on ouvrait les portes,

Peut-être on entendrait un scherzo délicat

Sous les doigts effilés des châtelaines mortes.
 

Le clavecin de Claude Labrèche de 1699

Le clavecin de Claude Labrèche de 1699

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23 mai 2024 4 23 /05 /mai /2024 20:12

 

 

Charles  Vincent (1828-1888) chansonnier, romancier, auteur dramatique, journaliste et éditeur français.

Air : Les deux sœurs de charité, de Bretagne.

 


Chanson 

Admirons !

 

O nature !

- Fleurs, fruits et culture -

En toi tout ce qui vient germer

Tu sais l’accueillir et l’aimer.

 

Mes bons amis, faisons comme elle :

Accueillons les talents nouveaux

Sans établir de parallèle,

Ils ont tous droit à nos bravos.

 

Songeons qu’une critique acerbe,

Lorsqu’un mot l’eût pu soutenir,

A fait parfois mourir en herbe

Le grain dont vivrait l’avenir.

 

O nature !

- Fleurs, fruits et culture -

En toi tout ce qui vient germer

Tu sais l’accueillir et l’aimer.

 

Toujours vouloir que l’on compare

Ecraser le bien sous le mieux,

 C’est ainsi que l’esprit s’égare,

Que l’envie obscurcit le rose ;

Prés du rouge éclate le blanc :

Dieu n’a-t-il pas en toute chose

Mis son regard étincelant ?

 

O nature !

- Fleurs, fruits et culture -

En toi tout ce qui vient germer

Tu sais l’accueillir et l’aimer.

 

Dans l’antiquité, si fertile

Qu’elle encore notre fanal,

On admire Homère et Virgile,

 Anacréon et Juvénal.

Du doux Tibulle au sombre Dante,

Du grand Corneille au fin Gresset,

Applaudissons ! Mais que l’on chante

Chénier, Lamartine et Musset !

 

O nature !

- Fleurs, fruits et culture -

En toi tout ce qui vient germer

Tu sais l’accueillir et l’aimer.

 

 Dans l’art vivant de la peinture,

Recherchons sous chaque pinceau

Les vrais amants de la nature :

Claude, Ruysdaël, Troyon, Rousseau.

D’un Delacroix la fougue extrême,

D’Ingre la sobre pureté,

Nous prouvent bien qu’il faut qu’on aime

L’art dans chaque variété.

 

O nature !

- Fleurs, fruits et culture -

En toi tout ce qui vient germer

Tu sais l’accueillir et l’aimer.

 

Le divin Mozart nous enflamme,

Sans nous empêcher d’admirer

Clück, dont l’accent élève l’âme

Que Donizetti fait pleurer,

David a la grâce française ;

L’esprit pétille chez Auber ;

Unissons dans une synthèse

Hérold, Rossini, Meyerbeer !

 

O nature !

- Fleurs, fruits et culture -

En toi tout ce qui vient germer

Tu sais l’accueillir et l’aimer.

 

Béranger a la grande lyre,

Il est satirique et profond 

Désaugniers a le joyeux rire ;

La nature vibre en Dupont.

Aimons tous les talents sincères ;

Le fin Collé, le franc Panard

Accueillaient, en choquant leurs verres,

Crébillon et Gentil-Bernard.

 

O nature !

- Fleurs, fruits et culture -

En toi tout ce qui vient germer

Tu sais l’accueillir et l’aimer.


 
Pour faire un cortège au géni

Acclamons les talents au génie ;

Il faut de tout pour l’harmonie :

Petites chansons et grands vers.

Près du rossignol la linotte

Module un doux chant fraternel :

Que chacun pousse donc sa note

Dans le concert universel !

 

O nature !

- Fleurs, fruits et culture -

En toi tout ce qui vient germer

Tu sais l’accueillir et l’aimer.
 

Charles  Vincent (1828-1888) - chansonnier, romancier français - Chanson 
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22 mai 2024 3 22 /05 /mai /2024 23:28

Carte Bonne Fête Didier - 23 mai

 

Bonne Fête Didier - 23 mai

Bonne Fête Didier - 23 mai

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22 mai 2024 3 22 /05 /mai /2024 22:59

 

 

Théodore de Banville (1823-1891) - poète, dramaturge et critique dramatique français - 

 


La lyre


Les Dieux, pour lui laisser le vin, buvaient du fiel.

L'aigle à ses pieds veillait, ayant quitté son aire ;

Le lion devant lui se couchait, débonnaire,

L'abeille était joyeuse et lui donnait son miel.

 

Il avait sur son front le signe essentiel,

Et du rouge vêtu, comme un tortionnaire,

Dans sa droite féroce il portait le tonnerre,

Étant celui qui fait la clarté dans le ciel.

 

Pourtant, sans être ému de sa terrible approche,

Moi, je chantais mon ode et j'emplissais la roche,

La caverne et le bois de cris mélodieux.

 

Enfin je m'avançai, pris du sacré délire,

Vers celui qui soumet les tigres et les Dieux,

Et je lui dis : Amour, obéis ; j'ai la Lyre !
 

Gérôme -  Anacréon, Bacchus et l'Amour

Gérôme - Anacréon, Bacchus et l'Amour

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22 mai 2024 3 22 /05 /mai /2024 22:50

 

 

Théodore de Banville (1823-1891) poète, dramaturge et critique dramatique français.

 


Premier soleil


Italie, Italie, ô terre où toutes choses

Frissonnent de soleil, hormis tes méchants vins !

Paradis où l'on trouve avec des lauriers-roses

Des sorbets à la neige et des ballets divins !

 

Terre où le doux langage est rempli de diphthongues !

Voici qu'on pense à toi, car voici venir mai,

Et nous ne verrons plus les redingotes longues

Où tout parfait dandy se tenait enfermé.

 

Sourire du printemps, je t'offre en holocauste

Les manchons, les albums et le pesant castor.

Hurrah ! gais postillons, que les chaises de poste

Volent, en agitant une poussière d'or !

 

Les lilas vont fleurir, et Ninon me querelle,

Et ce matin j'ai vu mademoiselle Ozy

Près des Panoramas déployer son ombrelle :

C'est que le triste hiver est bien mort, songez-y !

 

Voici dans le gazon les corolles ouvertes,

Le parfum de la sève embaumera les soirs,

Et devant les cafés, des rangs de tables vertes

Ont par enchantement poussé sur les trottoirs.

 

Adieu donc, nuits en flamme où le bal s'extasie !

Adieu, concerts, scotishs, glaces à l'ananas ;

Fleurissez maintenant, fleurs de la fantaisie,

Sur la toile imprimée et sur le jaconas !

 

Et vous, pour qui naîtra la saison des pervenches,

Rendez à ces zéphyrs que voilà revenus,

Les légers mantelets avec les robes blanches,

Et dans un mois d'ici vous sortirez bras nus !

 

Bientôt, sous les forêts qu'argentera la lune,

S'envolera gaîment la nouvelle chanson ;

Nous y verrons courir la rousse avec la brune,

Et Musette et Nichette avec Mimi Pinson !

 

Bientôt tu t'enfuiras, ange Mélancolie,

Et dans le Bas-Meudon les bosquets seront verts.

Débouchez de ce vin que j'aime à la folie,

Et donnez-moi Ronsard, je veux lire des vers.

 

Par ces premiers beaux jours la campagne est en fête

Ainsi qu'une épousée, et Paris est charmant.

Chantez, petits oiseaux du ciel, et toi, poëte,

Parle ! nous t'écoutons avec ravissement.

 

C'est le temps où l'on mène une jeune maîtresse

Cueillir la violette avec ses petits doigts,

Et toute créature a le coeur plein d'ivresse,

Excepté les pervers et les marchands de bois !
 

Robert Polack - Mimi Pinson

Robert Polack - Mimi Pinson

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22 mai 2024 3 22 /05 /mai /2024 22:35

 

 

Théodore de Banville (1823-1891) -poète, dramaturge et critique dramatique français - 

Jeudi, 6 janvier 1887.

Dans la fournaise, 1892

 


Musique

 

Dans un coin de la ville ancienne disparue,

Depuis douze ans bientôt passés, j’habite, rue

De l’Éperon, au rez-de-chaussée, un très vieil

Hôtel, hanté par les oiseaux et le soleil.

Du côté du jardin, les ailes familières

Emplissent de frissons les feuillages des lierres;

Mais, hélas ! on entend, dès que revient le jour,

De bien autres chanteurs du côté de la cour,

Où force malheureux, affligés d’un catarrhe,

Miaulent avec rage en pinçant la guitare,

Bande qui fait la joie et l’ornement des cours.

Là sont des béquillards, des aveugles, des sourds.

Blêmes comme Pierrot, verts comme des pistaches

Des gens à chapeaux mous, des masques à moustaches

Chantent des airs, hélas! — car tels sont leurs talents,

Qu’ils ne sauront jamais, quand ils vivraient mille ans.

Tel, pareil à ces morts échoués à la Morgue,

Tourne la manivelle indécente de l’orgue

Ou, triste comme un vieil acteur de l’Odéon,

Tourmente le soufflet du faible accordéon,

Et tel, car c’est encore une façon plus nette,

De sa bouche sans dents mord une clarinette.

Celui-là fait pleurer l’âme du violon

En jouant du Lecocq ou du Bach, c’est selon,

Et tous chantent ! — Déesse adorable, ô Musique !

Ces types accomplis de la hideur physique

Chantent d’un coeur tranquille. Oh! comme ils chantent faux

Et de leurs pantalons soulignant les défauts

Toutes les fanges, par les balais reculées,

Baisent avec amour leurs bottes éculées.

Cependant, tels qu’ils sont, déguenillés, maudits,

Je les aime, ces noirs mendiants, ces bandits

Que l’âpre faim déchire et sur qui les cieux pleuvent,

Parce que sous la nue ils chantent comme ils peuvent,

Oiseaux boiteux qu’en vain sollicite l’azur,

Parce que je ne sais quel souvenir obscur

De la Lyre frémit dans leur voix étouffée

Et qu’ils sont, comme moi, de la race d’Orphée.

Ces gueux, plus enroués qu’une meute aux abois,

Ressemblent à des loups qui pleurent dans les bois

Et, parmi ces faiseurs de trilles et de gammes,

Du matin jusqu’au soir grouillent des tas de femmes.

Des fillettes à l’oeil déjà noyé d’amour

Sur un rythme dansant font sonner leur tambour,

Et des vieilles sans nombre aux allures fossiles

Convulsent en chantant leurs faces imbéciles,

Gémissent avec des sanglots et des hoquets

Et portent leurs petits roulés en des paquets.

C’est la procession de tous les monstres. L’une

Montre sur son visage une pâleur de lune

Et, comme un lac, s’argente, et l’autre, au nez camard,

A sur sa joue en feu des rougeurs de homard.

Rien n’est plus effrayant à voir que les structures

Et les corps abolis de ces caricatures;

Et pourtant, quand leurs voix font leur bruit énervant

Comme les grincements de l’orage et du vent,

Avec leurs fronts hideux que les bises meurtrissent,

Dans leur misère ces chanteuses m’attendrissent

Et sans être offensé de leurs chants criminels,

Je les contemple avec des regards fraternels.

Une surtout, pareille à quelque étrange fée,

Pâle, jaune, recuite et d’un mouchoir coiffée.

Au fond de ses yeux bleus tout petits, dont le tour

Est bistré, se lamente un long passé d’amour,

Et sur sa bouche en coup de sabre, le génie

De la femme a gravé sa tranquille ironie.

Sans nul doute elle fut, parmi l’or et les fleurs,

Une Parisienne aux yeux ensorceleurs;

Car le reflet des vieux souvenirs la décore

Et le songeur ému voit trembloter encore

Le triomphe et l’orgueil en son regard terni.

Je la nomme souvent: la vieille Gavarni,

Car je crois la revoir parmi ces aquarelles

Que le maître peuplait d’âmes surnaturelles,

Et sur le châle où court un frisson d’air subtil,

Je vois distinctement les hachures dont il

Avivait sa peinture avec de l’encre rouge.

Et ce mince lambeau qui grelotte et qui bouge,

Étoffe tristement décolorée, a l’air

Des drapeaux devenus haillons, que la Victoire

Avait jadis enflés dans la bataille noire,

Alors que les clairons sonnaient dans l’air fumant,

Et que les vieux soldats gardent pieusement.


 

Théodore de Banville (1823-1891) -poète, dramaturge et critique dramatique français - Musique
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22 mai 2024 3 22 /05 /mai /2024 21:18

 

 

André Lemoyne poète français (1822-1907)

1871-1883 

 

Beethoven et Rembrandt

A Charles Blanc.

 

I

Beethoven et Rembrandt, tous deux nés sur le Rhin,

Dans leur mystérieuse et profonde harmonie,

Vibrent d’accord. — Un sombre et lumineux Génie

Leur a touché le front de son doigt souverain.

 

Ces deux prédestinés ont des similitudes :

Quelque chose de fier, de sauvage et de grand

Marque pour l’avenir Beethoven et Rembrandt,

Ennemis naturels des hautes servitudes.

 

De leur temps, ils passaient pour des hallucinés :

L’un voyant tout en or dans une chambre noire,

L’autre écoutant des voix au fond de sa mémoire,

Comme les Enchanteurs et les Illuminés.

 

Mais qu’importe ! — Chez eux rien qui se mésallie. —

Ils ont aimé toujours leur grand art d’amour pur.

S’ils n’ont rien modulé sur un ton bleu d’azur,

C’est qu’ils n’ont pas connu la Grèce ou l’Italie.

 

Rembrandt peignait de fiers et sombres cavaliers

Sous feutre à larges bords ou toque à riche plume,

À l’aise dans un ample et merveilleux costume,

Sans raideur, à la fois graves et familiers ;

 

Bourgmestres et syndics, honnêtes personnages

Dont la barbe caresse un grand col rabattu,

Des gens de haute mine et d’austère vertu,

Trouvant la poésie au fond de leurs ménages ;

 

Ou marins revenus d’un voyage au long cours,

Des tempêtes du Cap, des îles de la Sonde,

Dans leur pays de brume, au bout de l’Ancien Monde,

Rejoignant au foyer de sérieux amours.


Aux magiques lueurs de sa chaude lumière,

Les pauvres, les souffrants, les humbles, les petits,

Miraculeusement des ténèbres sortis,

Vivaient transfigurés dans leur beauté première.

 

II

Mais, planant au-dessus des misères communes,

En oiseaux de haut vol, les grandes infortunes

Tombent de préférence au foyer des élus,

Sans que personne ait pu les voir ou les entendre, —

Et d’un large coup d’aile éparpillent la cendre

Sur la braise qui meurt... et ne s’éveille plus.

 

Pour quelques-uns, surtout, l’épreuve est longue et rude,

Quand autour de leur nom se fait la solitude,

Froide à glacer le cœur, à troubler la raison ;

Et le soir de la vie est profondément triste

 

Quand, regardant coucher sa gloire, un vieil artiste

Quitte son atelier, son lit et sa maison.

 

Insolvable, Rembrandt vit passer aux enchères

Ses meubles, ses tableaux, ses œuvres les plus chères,

Dans les sordides mains des fripiers de l’Amstel ;

Et vierges, sous des yeux profanes, ses eaux-fortes,

Comme aux souffles d’hiver un tas de feuilles mortes,

S’en aller pêle-mêle aux quatre vents du ciel.

 

Lui ne remporta rien, rien que sa foi robuste

Dans l’art. – Sans murmurer contre un verdict injuste,

Contre les temps mauvais, contre le siècle ingrat,

Loin du monde, oubliant sa trace disparue,

Il se réfugia dans une étroite rue

Des vieux quartiers perdus au nord du Rozengracht.

 

Et là, continuant de graver ou de peindre,

Jusqu’à l’heure où le jour achevait de s’éteindre,

Envahi lentement par les brumes du soir,

Lorsque le ciel était sans lune et sans étoiles,

Il souriait dans l’ombre aux lueurs de ses toiles,

De la nuit ténébreuse éclairant le fond noir.

 

III

Beethoven a payé chèrement son génie : —

On comprend aujourd’hui sa tristesse infinie,

Tout ce que dans son cœur il a dû refouler ;

La blessure poignante, invisible et profonde,

Qu’il traînait à l’écart, en fuyant loin du monde,

En étouffant des pleurs qui n’avaient pu couler.

 

Pâtres et chevriers voyaient avec surprise,

Sous les ardents soleils, sous la pluie ou la bise,

Passer cet éternel et singulier marcheur,

Laissant au gré du vent flotter sa houppelande

Comme le Juif-Errant de l’antique légende,

Toujours seul, et le teint bruni comme un faucheur.

 

Les familles d’oiseaux dans leurs nids réveillées

Tressaillaient à la fois sous les claires feuillées,

 

Avec leurs cris d’appel et leurs chansons d’amour,

Et, reprenant en chœur toutes ses voix bénies,

Le printemps répétait ses grandes symphonies...

Beethoven n’entendait plus rien... Il était sourd !...

 

Sourd à toutes les voix, sourd à tous les murmures,

Au vent frais du matin dans les hautes ramures,

Aux bruits mystérieux des sources dans les bois,

Au battoir cliquetant des petites laveuses,

Sur le miroir des eaux souvent toutes rêveuses,

Qui battaient, qui chantaient, qui rêvaient à la fois.

 

Quand l’orgue, ouvrant le jeu de ses masses chorales,

Relatait sous la nef des vieilles cathédrales,

Sonores jusqu’au fond de leurs caveaux dormants,

Le pauvre dieu martyr en vain prêtait l’oreille ;

À peine croyait-il entendre un vol d’abeille,

Une rumeur confuse en ses bourdonnements.

 

Obsédé par un sombre et décevant problème,

Beethoven écoutait longuement en lui-même

Un lointain souvenir d’anciens échos perdus ;

À l’heure où le soir tombe, ou quand le jour se lève,

Marcheur silencieux, il renouait en rêve

De merveilleux accords autrefois entendus.


Nous avons le secret de ses larmes fécondes :

Sa joie et sa douleur sont deux sources profondes

Où s’abreuvent sans fin tous les cœurs altérés...

Ses plus riches éclairs jaillissent des ténèbres,

Comme un Alléluia sorti des chants funèbres,

Jetant son cri de gloire aux plus désespérés.

André Lemoyne - poète français (1822-1907) - Beethoven et Rembrandt
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