Antoine de Nervèze (c. 1570 - après 1622) aristocrate français, romancier, traducteur, épistologiste et moraliste
J'entends la triste Philomèle
Chanson
J'entends la triste Philomèle
Qui chante la nuit et le jour :
Mais je ne puis faire comme elle
Qui dit librement son amour.
Je voudrais en mes tristes peines
Me transformer en cet oiseau,
Pour aller chanter sur les chênes
L'ennui qui me mène au tombeau.
J'irais sur la verte ramée
Chanter la beauté de deux yeux,
Et voudrais que ma bien-aimée
Me pût entendre en tous les lieux
Tantôt dans quelque allée sombre,
Tantôt dans quelque cabinet,
Recherchant la fraîcheur de l'ombre,
Je chanterais là mon regret.
Si la fraîcheur donnait le somme
A ses beaux yeux pour reposer,
Reprenant la forme d'un homme
J'hasarderais de la baiser.
Et si je voyais que ma belle
Y prit quelque contentement,
Quittant le chant de Philomèle
Je ferais l'office d'amant.
William Shakespeare (1564-1616) dramaturge, poète et acteur anglais
Texte établi par François-Victor Hugo, Pagnerre, 1872,
Traduction par Victor Hugo.
XV : Sonnets – Poëmes – Testament
Le Pèlerin passionné
Si musique et douce poésie s’accordent comme le doivent deux
cœurs, alors nous devons bien nous aimer, toi et moi, car tu
aimes l’une et j’aime l’autre.
Ton goût est pour Dowland, dont la touche céleste sur le luth
ravit les sens humains ; le mien est pour Spenser, dont la
pensée est si profonde que, dépassant toute pensée, elle
échappe à l’éloge.
Tu aimes entendre le doux son mélodieux que Phébus tire de
son luth, ce roi de la musique, et moi je suis surtout noyé dans
des délices profondes quand il se met à chanter.
Poésie et musique ont le même Dieu, dit la fable : toutes deux
ont le même amoureux, car toutes deux vivent en toi.
William Shakespeare (1564-1616) dramaturge, poète et acteur anglais
Traduction par Victor Hugo
Sonnets
CXXVIII — 8
Toi dont la voix est une musique, pourquoi écoutes-tu si
mélancoliquement la musique ? Ce qui est doux ne heurte pas ce
qui est doux ; la joie se plaît à la joie. Pourquoi aimes-tu ce
que tu goûtes ainsi sans gaîté, ou du moins goûtes-tu avec
plaisir ce qui t’attriste ?
Si le juste accord des notes assorties, mariées par la mesure,
blesse ton oreille, ce n’est que parce qu’elles te
grondent mélodieusement de perdre dans un solo la partie que
tu dois au concert.
Remarque comme les cordes, ces suaves épousées, vibrent l’une
contre l’autre par une mutuelle harmonie ; on dirait le père et
l’enfant et la mère heureuse, qui, tous ne faisant qu’un,
chantent une même note charmante :
Voix sans parole dont le chant, multiple quoique semblant
unique, te murmure ceci : "Solitaire, tu t’anéantis."
William Shakespeare (1564-1616) dramaturge, poète et acteur anglais
Traduction par Victor Hugo
Sonnets
V — 128
Que de fois, ô ma vivante musique, quand tu joues de la
musique sur ce bois bienheureux dont la vibration résonne sous
tes doigts harmonieux, quand tu règles si doucement l’accord
métallique qui ravit mon oreille,
J’envie les touches qui, dans leurs bonds agiles, baisent le
tendre creux de ta main, tandis que mes pauvres lèvres, qui
devraient recueillir cette récolte, restent près de toi toutes
rouges de la hardiesse du bois !
Pour être ainsi caressées, elles changeraient bien d’état et de
place avec les touches dansantes sur lesquelles tes doigts se
promènent d’une si douce allure, rendant le bois mort plus
heureux que des lèvres vivantes.
Puisque ces petites effrontées en sont si joyeuses, donne-leur
tes doigts à baiser, mais donne-moi tes lèvres.
Madeleine de l'Aubespine (1546-1596) Poétesse française
Recueil : Les chansons de Callianthe (1926).
Sonnet.
Le luth
Pour le doux ébat que je puisse choisir,
Souvent, après dîner, craignant qu'il ne m'ennuie,
Je prends le manche en main, je le tâte et manie,
Tant qu'il soit en état de me donner plaisir.
Sur mon lit je me jette, et, sans m'en dessaisir,
Je l'étreints de mes bras et sur moi je l'appuie,
Et, remuant bien fort, d'aise toute ravie,
Entre mille douceurs j'accomplis mon désir.
S'il advient, par malheur quelquefois qu'il se lâche,
De la main je le dresse, et, derechef, je tâche
Au jouir du plaisir d'un si doux maniement :
Ainsi, mon bien aimé, tant que le nerf lui tire,
Me contemple et me plaît, puis de lui, doucement,
Lasse et non assouvie enfin je me retire.
Joachim du Bellay (1522-1560) poète français
Sonnet XXV des Antiquités de Rome.
Que n'ai-je encor la harpe thracienne
Que n'ai-je encor la harpe thracienne,
Pour réveiller de l'enfer paresseux
Ces vieux Césars, et les ombres de ceux
Qui ont bâti cette ville ancienne ?
Ou que je n'ai celle amphionienne,
Pour animer d'un accord plus heureux
De ces vieux murs les ossements pierreux,
Et restaurer la gloire ausonienne ?
Pussé-je au moins d'un pinceau plus agile
Sur le patron de quelque grand Virgile
De ces palais les portraits façonner :
J'entreprendrais, vu l'ardeur qui m'allume,
De rebâtir au compas de la plume
Ce que les mains ne peuvent maçonner.
Jean-Antoine de Baïf (1532-1589) poète français
A Meline
Mais à qui mieux pourroy-je presenter
Ces petits chants, qu'à toy, douce Meline,
Mon Eraton, qui la fureur divine
Souflas en moy, qui me les fit chanter ?
Tu m'i verras une foix enchanter
De ta rigueur le souci qui me mine
Une autre fois en ta douceur benine
Tu me verras gayement contenter.
Icy lisant, l'amour qui me tourmente,
Tu pourras dire : ah, par si long espace
Je ne devoys telle ardeur abuser :
Relisant là, tes faveurs, que je chante
Eternisant les honneurs de ta face,
Tu ne pourras, comme ingrat, m'accuser.
Clément Marot (1496-1544) poète français.
Chanson III
Dieu gard ma Maistresse, et regente,
Gente de corps, et de façon,
Son cueur tient le mien en sa tente
Tant et plus d'ung ardant frisson.
S'on m'oyt pousser sur ma chanson
Son de voix, ou harpes doulcettes,
C'est Espoir, qui sans marrisson
Songer me faict en amourettes.
La blanche Colombelle belle,
Souvent je voys priant, criant,
Mais dessoubz la cordelle d'elle
Me gette un oeil friant riant,
En me consommant, et sommant
A douleur, qui ma face efface:
Dont suis le reclamant amant,
Qui pour l'oultrepasse trespasse.
Dieu des Amans de mort me garde,
Me gardant, donne moy bon heur,
En le me donnant, prens ta Darde,
En la prenant, navre son cueur,
En le navrant, me tiendray seur,
En seurté, suyvray l'accointance,
En l'accointant, ton Serviteur
En servant aura jouyssance.
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