Marie-Claude Palys (1947) auteur
Le Treizième Jour de Thermidor
Abricot
L’éveil de l’Œuf de Soleil
Quand le doreur du ciel embrase le plein été,
Surgit le temps des feux, de la blonde clarté.
C’est le mois Thermidor, onzième de l’année,
Où la chaleur terrestre à la nue est mariée.
Le poète Fabre d'Églantine, au calendrier des champs,
Inscrivit le destin de ce fruit mûrissant :
Au trente-et-un juillet, dans la France nouvelle,
L’abricot fut sacré pour sa grâce éternelle.
Les Métamorphoses d'un Nom
. En latin, il murmure le mot Praecoquum, l’éveil hâtif,
Ou la promesse d’Aperire, d’un cœur qui s’ouvre, vif.
. En grec, il devient Abros, la tendresse incarnée,
. Puis à Byzance, Berikokkon, splendeur couronnée.
. L’Arabe le recueille sous le nom d’Al-barquq,
. L’Espagnol le colore en chaud Albaricoque.
. Le Celte dit Abred, saluant sa primeur,
. Avant que sous nos cieux, Abricot soit douceur.
Le Portrait du Verger
L’abricotier s'élève, arbre au port étalé,
Raffiné du printemps au déclin étoilé.
Dès la mi-mars divine, avant que naisse la feuille,
Sa fleur blanche ou rose en parfum nous accueille :
Cinq pétales de soie, cinq sépales discrets,
Vingt-cinq étamines d’or gardant tous ses secrets.
Puis l’ovaire s’emplit d’une sève sacrée,
Le velours s’arrondit sous la brise dorée.
Du jaune le plus pur à l'orange profond,
Des touches de carmin sur sa joue se confondent.
Sa chair est un poème aux fibres de lumière,
Un rayon de soleil prisonnier de la terre ;
Et son noyau fidèle, qui jamais ne s'attache,
Renferme une amande où la vie se cache.
Une Odyssée à travers les Âges
L'Orient et l'Ombre des Sages
Né au flanc des montagnes de l'Iran oriental,
Des sommets de Chine au berceau ancestral,
L’abricotier voyage. En ces temps très anciens,
Sous l'autel du grand Sage aux préceptes divins,
Confucius enseignait à ses fidèles disciples,
À l'ombre de ses branches aux vertus si multiples.
Dans l'antique médecine des Trois Royaumes lointains,
L'arbre entier soulageait les maux des pèlerins.
Le Goût de Rome et le Chant de l'Arménie
Au premier siècle avant que notre ère n'éclate,
L'Arménie lui donne son climat, son stigmate :
Prunus armeniaca, pomme des monts sacrés,
Baignée par le soleil des vallées d'Ararat.
Alexandre le Grand le ramène en ses bras.
Le Romain Apicius, en sa haute demeure,
L'inscrit dans son grimoire où la cuisine pleure :
"Ajoute dans l'huile, le miel et le porc cuit,
L'oignon d'Ascalon et le parfum du fruit,
Fais bouillir l'abricot doucement en sa couche,
Liera la pâte fine et réjouis la bouche."
Dioscoride et Pline chantent sa promptitude,
Ce fruit si vigoureux bravant l'inquiétude,
Qui résiste aux hivers des plus rudes hivers,
Mais craint le gel jaloux sur ses pétales ouverts.
L'Arrivée au Royaume de France
Par l'Andalousie maure et le beau Roussillon,
Ou par le Roi René, prince du Val de Loire,
L’abricotier s'installe au cœur de notre histoire.
Ambroise Paré dit, en sage anatomiste :
"Le noyau d'abricot fait l'arbre, et la nature
Garde toujours son genre en sa noble figure."
Le Fruit de la Passion et des Rois
À la Cour des Valois, sa courbe est si charnelle,
Sa peau est si soyeuse et sa forme si belle,
Que la Reine Louise, en un décret sévère,
En interdit le nom aux propos trop légers !
Car en Grèce ou en Espagne, au fond des vieux vergers,
On en faisait des philtres pour brûler les bergères,
Et l'Andalouse en fleur, sous sa jupe plissée,
Glissait la feuille verte pour être adorée.
Plus tard, à Versailles, sous le Roi Soleil,
Jean Chardin le nomma « l'Œuf de Soleil » vermeil.
Olivier de Serres, confiturier suprême,
En fit pour le sucre un délicieux poème,
Tandis qu'André Chénier chantait sous le ciel bleu :
"Vois le jeune abricot...
Arrondir son fruit doux et blond comme le miel."
Diderot, dans les pages de son Encyclopédie,
Nous confie le secret de sa robe verdie,
Quand Rozier le décrit comme un baume apaisant,
Nourrissant pour le corps, doux pour le paysan.
Vertus et Arts : Le Messager du Bonheur
Alexandre Dumas, en son grand dictionnaire,
En pare les gâteaux, les flans de la frontière.
L'Amaretto s'enivre à l'esprit du noyau,
Quand l'huile de son cœur, en un geste si beau,
Nourrit la peau humaine, illumine le teint,
Efface les douleurs des conduits incertains.
Sur la toile des maîtres, il défie le trépas :
Lubin Baugin l'installe en sa coupe de choix,
Louise Moillon le mêle aux mûres des bois,
Et Chardin, dans son bocal, fige son éclat.
« L’abricot, messager de l’été et des cœurs,
Nous invite à savourer chaque instant sans pudeur.
Qu'il soit frais, sec ou doux, en parfum, en liqueur,
Il reste pour les hommes un symbole de bonheur. »