2 décembre 2025 2 02 /12 /décembre /2025 21:56

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français.

Recueil : L'art d'être grand-père (1877).

 

 

Toutes sortes d'enfants


 

Toutes sortes d'enfants, blonds, lumineux, vermeils,

Dont le bleu paradis visite les sommeils

Quand leurs yeux sont fermés la nuit dans les alcôves,

Sont là, groupés devant la cage aux bêtes fauves ;

Ils regardent.


 

Ils ont sous les yeux l'élément,

Le gouffre, le serpent tordu comme un tourment,

L'affreux dragon, l'onagre inepte, la panthère,

Le chacal abhorré des spectres, qu'il déterre,

Le gorille, fantôme et tigre, et ces bandits,

Les loups, et les grands lynx qui tutoyaient jadis

Les prophètes sacrés accoudés sur des bibles ;

Et, pendant que ce tas de prisonniers terribles

Gronde, l'un vil forçat, l'autre arrogant proscrit,

Que fait le groupe rose et charmant ? Il sourit.


 

L'abîme est là qui gronde et les enfants sourient.


 

Ils admirent. Les voix épouvantables crient

Tandis que cet essaim de fronts pleins de rayons,

Presque ailé, nous émeut comme si nous voyions

L'aube s'épanouir dans une géorgique,

Tandis que ces enfants chantent, un bruit tragique

Va, chargé de colère et de rébellions

Du cachot des vautours au bagne des lions.


 

Et le sourire frais des enfants continue.


 

Devant cette douceur suprême, humble, ingénue,

Obstinée, on s'étonne, et l'esprit stupéfait

Songe, comme aux vieux temps d'Orphée et de Japhet,

Et l'on se sent glisser dans la spirale obscure

Du vertige, où tombaient Job, Thalès, Épicure,

Où l'on cherche à tâtons quelqu'un, ténébreux puits

Où l'âme dit : Réponds ! où Dieu dit : Je ne puis !


 

Oh ! si la conjecture antique était fondée,

Si le rêve inquiet des mages de Chaldée,

L'hypothèse qu'Hermès et Pythagore font,

Si ce songe farouche était le vrai profond ;

La bête parmi nous, si c'était là Tantale !

Si la réalité redoutable et fatale

C'était ceci : les loups, les boas, les mammons

Masques sombres, cachant d'invisibles démons !

Oh ! ces êtres affreux dont l'ombre est le repaire,

Ces crânes aplatis de tigre et de vipère,

Ces vils fronts écrasés par le talon divin,

L'ours, rêveur noir, le singe, effroyable sylvain,

Ces rictus convulsifs, ces faces insensées,

Ces stupides instincts menaçant nos pensées,

Ceux-ci pleins de l'horreur nocturne des forêts,

Ceux-là, fuyants aspects, flottants, confus, secrets,

Sur qui la mer répand ses moires et ses nacres,

Ces larves, ces passants des bois, ces simulacres,

Ces vivants dans la tombe animale engloutis,

Ces fantômes ayant pour loi les appétits,

Ciel bleu ! s'il était vrai que c'est là ce qu'on nomme

Les damnés, expiant d'anciens crimes chez l'homme,

Qui, sortis d'une vie antérieure, ayant

Dans les yeux la terreur d'un passé foudroyant,

Viennent, balbutiant d'épouvante et de haine,

Dire au milieu de nous les mots de la géhenne,

Et qui tâchent en vain d'exprimer leur tourment

A notre verbe avec le sourd rugissement ;

Tas de forçats qui grince et gronde, aboie et beugle ;

Muets hurlants qu'éclaire un flamboiement aveugle ;

Oh ! s'ils étaient là. nus sous le destin de fer,

Méditant vaguement sur l'éternel enfer ;

Si ces mornes vaincus de la nature immense

Se croyaient à jamais bannis de la clémence ;

S'ils voyaient les soleils s'éteindre par degrés,

Et s'ils n'étaient plus rien que des désespérés ;

Oh ! dans l'accablement sans fond, quand tout se brise,

Quand tout s'en va, refuse et fuit, quelle surprise,

Pour ces êtres méchants et tremblants à la fois,

D'entendre tout à coup venir ces jeunes voix !

Quelqu'un est là ! Qui donc ? On parle ! ô noir problème !

Une blancheur paraît sur la muraille blême

Où chancelle l'obscure et morne vision.

Le léviathan voit accourir l'alcyon !

Quoi ! le déluge voit arriver la colombe !

La clarté des berceaux filtre à travers la tombe

Et pénètre d'un jour clément les condamnés !

Les spectres ne sont point haïs des nouveau-nés !

Quoi ! l'araignée immense ouvre ses sombres toiles !

Quel rayon qu'un regard d'enfant, saintes étoiles !

Mais puisqu'on peut entrer, on peut donc s'en aller !

Tout n'est donc pas fini ! L'azur vient nous parler !

Le ciel est plus céleste en ces douces prunelles !

C'est quand Dieu, pour venir des voûtes éternelles

Jusqu'à la terre, triste et funeste milieu,

Passe à travers l'enfant qu'il est tout à fait Dieu !

Quoi ! le plafond difforme aurait une fenêtre !

On verrait l'impossible espérance renaître !

Quoi ! l'on pourrait ne plus mordre, ne plus grincer !

Nous représentons-nous ce qui peut se passer

Dans les craintifs cerveaux des bêtes formidables ?

De la lumière au bas des gouffres insondables !

Une intervention de visages divins !

La torsion du mal dans les brûlants ravins

De l'enfer misérable est soudain apaisée

Par d'innocents regards purs comme la rosée !

Quoi ! l'on voit des yeux luire et l'on entend des pas !

Est-ce que nous savons s'ils ne se mettent pas,

Ces monstres, à songer, sitôt la nuit venue,

S'appelant, stupéfaits de cette aube inconnue

Qui se lève sur l'âpre et sévère horizon ?

Du pardon vénérable ils ont le saint frisson ;

Il leur semble sentir que les chaînes les quittent ;

Les échevèlements des crinières méditent ;

L'enfer, cette ruine, est moins trouble et moins noir ;

Et l'oeil presque attendri de ces captifs croit voir

Dans un pur demi-jour qu'un ciel lointain azure

Grandir l'ombre d'un temple au seuil de la masure.

Quoi ! l'enfer finirait ! l'ombre entendrait raison !

Ô clémence ! ô lueur dans l'énorme prison !

On ne sait quelle attente émeut ces cœurs étranges.


 

Quelle promesse au fond du sourire des anges !

Sophie Gingembre Anderson Le livre d'histoires pour enfants, 1890

Sophie Gingembre Anderson Le livre d'histoires pour enfants, 1890

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23 août 2025 6 23 /08 /août /2025 23:08


 

 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français.

 

Recueil : L'art d'être grand-père (1877).

 

 

Toutes sortes d'enfants


 


 

Toutes sortes d'enfants, blonds, lumineux, vermeils,

Dont le bleu paradis visite les sommeils

Quand leurs yeux sont fermés la nuit dans les alcôves,

Sont là, groupés devant la cage aux bêtes fauves ;

Ils regardent.


 

Ils ont sous les yeux l'élément,

Le gouffre, le serpent tordu comme un tourment,

L'affreux dragon, l'onagre inepte, la panthère,

Le chacal abhorré des spectres, qu'il déterre,

Le gorille, fantôme et tigre, et ces bandits,

Les loups, et les grands lynx qui tutoyaient jadis

Les prophètes sacrés accoudés sur des bibles ;

Et, pendant que ce tas de prisonniers terribles

Gronde, l'un vil forçat, l'autre arrogant proscrit,

Que fait le groupe rose et charmant ? Il sourit.


 

L'abîme est là qui gronde et les enfants sourient.


 

Ils admirent. Les voix épouvantables crient

Tandis que cet essaim de fronts pleins de rayons,

Presque ailé, nous émeut comme si nous voyions

L'aube s'épanouir dans une géorgique,

Tandis que ces enfants chantent, un bruit tragique

Va, chargé de colère et de rébellions

Du cachot des vautours au bagne des lions.


 

Et le sourire frais des enfants continue.


 

Devant cette douceur suprême, humble, ingénue,

Obstinée, on s'étonne, et l'esprit stupéfait

Songe, comme aux vieux temps d'Orphée et de Japhet,

Et l'on se sent glisser dans la spirale obscure

Du vertige, où tombaient Job, Thalès, Épicure,

Où l'on cherche à tâtons quelqu'un, ténébreux puits

Où l'âme dit : Réponds ! où Dieu dit : Je ne puis !


 

Oh ! si la conjecture antique était fondée,

Si le rêve inquiet des mages de Chaldée,

L'hypothèse qu'Hermès et Pythagore font,

Si ce songe farouche était le vrai profond ;

La bête parmi nous, si c'était là Tantale !

Si la réalité redoutable et fatale

C'était ceci : les loups, les boas, les mammons

Masques sombres, cachant d'invisibles démons !

Oh ! ces êtres affreux dont l'ombre est le repaire,

Ces crânes aplatis de tigre et de vipère,

Ces vils fronts écrasés par le talon divin,

L'ours, rêveur noir, le singe, effroyable sylvain,

Ces rictus convulsifs, ces faces insensées,

Ces stupides instincts menaçant nos pensées,

Ceux-ci pleins de l'horreur nocturne des forêts,

Ceux-là, fuyants aspects, flottants, confus, secrets,

Sur qui la mer répand ses moires et ses nacres,

Ces larves, ces passants des bois, ces simulacres,

Ces vivants dans la tombe animale engloutis,

Ces fantômes ayant pour loi les appétits,

Ciel bleu ! s'il était vrai que c'est là ce qu'on nomme

Les damnés, expiant d'anciens crimes chez l'homme,

Qui, sortis d'une vie antérieure, ayant

Dans les yeux la terreur d'un passé foudroyant,

Viennent, balbutiant d'épouvante et de haine,

Dire au milieu de nous les mots de la géhenne,

Et qui tâchent en vain d'exprimer leur tourment

A notre verbe avec le sourd rugissement ;

Tas de forçats qui grince et gronde, aboie et beugle ;

Muets hurlants qu'éclaire un flamboiement aveugle ;

Oh ! s'ils étaient là. nus sous le destin de fer,

Méditant vaguement sur l'éternel enfer ;

Si ces mornes vaincus de la nature immense

Se croyaient à jamais bannis de la clémence ;

S'ils voyaient les soleils s'éteindre par degrés,

Et s'ils n'étaient plus rien que des désespérés ;

Oh ! dans l'accablement sans fond, quand tout se brise,

Quand tout s'en va, refuse et fuit, quelle surprise,

Pour ces êtres méchants et tremblants à la fois,

D'entendre tout à coup venir ces jeunes voix !

Quelqu'un est là ! Qui donc ? On parle ! ô noir problème !

Une blancheur paraît sur la muraille blême

Où chancelle l'obscure et morne vision.

Le léviathan voit accourir l'alcyon !

Quoi ! le déluge voit arriver la colombe !

La clarté des berceaux filtre à travers la tombe

Et pénètre d'un jour clément les condamnés !

Les spectres ne sont point haïs des nouveau-nés !

Quoi ! l'araignée immense ouvre ses sombres toiles !

Quel rayon qu'un regard d'enfant, saintes étoiles !

Mais puisqu'on peut entrer, on peut donc s'en aller !

Tout n'est donc pas fini ! L'azur vient nous parler !

Le ciel est plus céleste en ces douces prunelles !

C'est quand Dieu, pour venir des voûtes éternelles

Jusqu'à la terre, triste et funeste milieu,

Passe à travers l'enfant qu'il est tout à fait Dieu !

Quoi ! le plafond difforme aurait une fenêtre !

On verrait l'impossible espérance renaître !

Quoi ! l'on pourrait ne plus mordre, ne plus grincer !

Nous représentons-nous ce qui peut se passer

Dans les craintifs cerveaux des bêtes formidables ?

De la lumière au bas des gouffres insondables !

Une intervention de visages divins !

La torsion du mal dans les brûlants ravins

De l'enfer misérable est soudain apaisée

Par d'innocents regards purs comme la rosée !

Quoi ! l'on voit des yeux luire et l'on entend des pas !

Est-ce que nous savons s'ils ne se mettent pas,

Ces monstres, à songer, sitôt la nuit venue,

S'appelant, stupéfaits de cette aube inconnue

Qui se lève sur l'âpre et sévère horizon ?

Du pardon vénérable ils ont le saint frisson ;

Il leur semble sentir que les chaînes les quittent ;

Les échevèlements des crinières méditent ;

L'enfer, cette ruine, est moins trouble et moins noir ;

Et l'oeil presque attendri de ces captifs croit voir

Dans un pur demi-jour qu'un ciel lointain azure

Grandir l'ombre d'un temple au seuil de la masure.

Quoi ! l'enfer finirait ! l'ombre entendrait raison !

Ô clémence ! ô lueur dans l'énorme prison !

On ne sait quelle attente émeut ces cœurs étranges.


 

Quelle promesse au fond du sourire des anges !

Victor Hugo (1802-1885) - poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français - Toutes sortes d'enfants
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4 mai 2025 7 04 /05 /mai /2025 17:33

 

 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français. 

Recueil : L'art d'être grand-père

 


Je prendrai par la main les deux petits enfants

 

Je prendrai par la main les deux petits enfants ;

J’aime les bois où sont les chevreuils et les faons,

Où les cerfs tachetés suivent les biches blanches

Et se dressent dans l’ombre effrayés par les branches ;

Car les fauves sont pleins d’une telle vapeur

Que le frais tremblement des feuilles leur fait peur.

Les arbres ont cela de profond qu’ils vous montrent

 


Que l’éden seul est vrai, que les coeurs s’y rencontrent,

Et que, hors les amours et les nids, tout est vain ;

Théocrite souvent dans le hallier divin

Crut entendre marcher doucement la ménade.

C’est là que je ferai ma lente promenade

Avec les deux marmots. J’entendrai tour à tour

Ce que Georges conseille à Jeanne, doux amour,

Et ce que Jeanne enseigne à George. En patriarche

Que mènent les enfants, je réglerai ma marche

Sur le temps que prendront leurs jeux et leurs repas,

Et sur la petitesse aimable de leurs pas.

Ils cueilleront des fleurs, ils mangeront des mûres.

Ô vaste apaisement des forêts ! ô murmures !

Avril vient calmer tout, venant tout embaumer.

Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer.
 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain français - Je prendrai par la main les deux petits enfants
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4 mai 2025 7 04 /05 /mai /2025 17:11


 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français. 

 

 

Tous les bas âges sont épars

 

Tous les bas âges sont épars sous ces grands arbres.

Certes, l’alignement des vases et des marbres,

Ce parterre au cordeau, ce cèdre résigné,

Ce chêne que monsieur Despréaux eut signé,

Ces barreaux noirs croisés sur la fleur odorante,

Font honneur à Buffon qui fut l’un des Quarante

Et mêla, de façon à combler tous nos vœux,

Le peigne de Lenôtre aux effrayants cheveux

De Pan, dieu des halliers, des rochers et des plaines ;

Cela n’empêche pas les roses d’être pleines

De parfums, de désirs, d’amour et de clarté ;

Cela n’empêche pas l’été d’être l’été ;

Cela n’ôte à la vie aucune confiance ;

Cela n’empêche pas l’aurore en conscience

D’apparaître au zénith qui semble s’élargir,

Les enfants de jouer, les monstres de rugir.

 


Un bon effroi joyeux emplit ces douces têtes.

Écoutez-moi ces cris charmants. — Viens voir les bêtes !

Ils courent. Quelle extase ! On s’arrête devant

Des cages où l’on voit des oiseaux bleus rêvant

Comme s’ils attendaient le mois où l’on émigre.

— Regarde ce gros chat. — Ce gros chat c’est le tigre.

Les grands font aux petits vénérer les guenons,

Les pythons, les chacals, et nomment par leurs noms

Les vieux ours qui, dit-on, poussent l’humeur maligne

Jusqu’à manger parfois des soldats de la ligne.

 


Spectacle monstrueux ! Les gueules, les regards

De dragon, lueur fauve au fond des bois hagards,

Les écailles, les dards, la griffe qui s’allonge,

Une apparition d’abîme, l’affreux songe

Réel que l’oeil troublé des prophètes amers

Voit sous la transparence effroyable des mers

Et qui se traîne épars dans l’horreur inouïe,

L’énorme bâillement du gouffre qui s’ennuie,

Les mâchoires de l’hydre ouvertes tristement,

On ne sait quel chaos blême, obscur, inclément,

Un essai d’exister, une ébauche de vie

D’où sort le bégaiement furieux de l’envie.

C’est cela l’animal ; et c’est ce que l’enfant

Regarde, admire et craint, vaguement triomphant ;

C’est de la nuit qu’il vient contempler, lui l’aurore.

Ce noir fourmillement mugit, hurle, dévore ;

On est un chérubin rose, frêle et tremblant ; 

On va voir celui-ci que l’hiver fait tout blanc,

Cet autre dont l’oeil jette un éclair du tropique ;

Tout cela gronde, hait, menace, siffle, pique,

Mord ; mais par sa nourrice on se sent protéger ;

Comme c’est amusant d’avoir peur sans danger !

Ce que l’homme contemple, il croit qu’il le découvre.

Voir un roi dans son antre, un tigre dans son Louvre,

Cela plaît à l’enfance. — Il est joliment laid !

Viens voir ! — Étrange instinct ! Grâce à qui l’horreur plaît !

On vient chercher surtout ceux qu’il faut qu’on évite.

— Par ici ! — Non, par là ! — Tiens, regarde ! — Viens vite !

— Jette-leur ton gâteau. — Pas tout. — Jette toujours.

— Moi, j’aime bien les loups. — Moi, j’aime mieux les ours.

Et les fronts sont riants, et le soleil les dore,

Et ceux qui, nés d’hier, ne parlent pas encore

Pendant ces brouhahas sous les branchages verts,

Sont là, mystérieux, les yeux tout grands ouverts,

Et méditent.

 


Afrique aux plis infranchissables,

Ô gouffre d’horizons sinistres, mer des sables,

Sahara, Dahomey, lac Nagain, Darfour,

Toi, l’Amérique, et toi, l’Inde, âpre carrefour

Où Zoroastre fait la rencontre d’Homère,

Paysages de lune où rôde la chimère,

Où l’orang-outang marche un bâton à la main,

Où la nature est folle et n’a plus rien d’humain,

Jungles par les sommeils de la fièvre rêvées,

Plaines où brusquement on voit des arrivées

De fleuves tout à coup grossis et déchaînés,

Où l’on entend rugir les lions étonnés

Que l’eau montante enferme en des îles subites,

Déserts dont les gavials sont les noirs cénobites,

Où le boa, sans souffle et sans tressaillement,

Semble un tronc d’arbre à terre et dort affreusement,

Terre des baobabs, des bambous, des lianes,

Songez que nous avons des Georges et des Jeannes,

Créez des monstres ; lacs, forêts, avec vos monts

Vos noirceurs et vos bruits, composez des mammons ;

Abîmes, condensez en eux toutes vos gloires,

Donnez-leur vos rochers pour dents et pour mâchoires, 

Pour voix votre ouragan, pour regard votre horreur ;

Donnez-leur des aspects de pape et d’empereur,

Et faites, par-dessus les halliers, leur étable

Et leur palais, bondir leur joie épouvantable.

Certes, le casoar est un bon sénateur,

L’oie a l’air d’un évêque et plaît par sa hauteur,

Dieu quand il fit le singe a rêvé Scaramouche,

Le colibri m’enchante et j’aime l’oiseau-mouche ;

Mais ce que de ta verve, ô nature, j’attends

Ce sont les Béhémoths et les Léviathans.

Le nouveau-né qui sort de l’ombre et du mystère

Ne serait pas content de ne rien voir sur terre ;

Un immense besoin d’étonnement, voilà

Toute l’enfance, et c’est en songeant à cela

Que j’applaudis, nature, aux géants que tu formes ;

L’oeil bleu des innocents veut des bêtes énormes ;

Travaillez, dieux affreux ! Soyez illimités

Et féconds, nous tenons à vos difformités

Autant qu’à vos parfums, autant qu’à vos dictames,

Ô déserts, attendu que les hippopotames,

Que les rhinocéros et que les éléphants

Sont évidemment faits pour les petits enfants.
 

 Victor Hugo (1802-1885) - poète, dramaturge, écrivain, romantique français - Tous les bas âges sont épars 
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24 février 2025 1 24 /02 /février /2025 20:01

 

 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français. 

Recueil : Les Contemplations

 

L’Enfance

 

Paris, janvier 1835.

 

L’enfant chantait; la mère au lit exténuée,

Agonisait, beau front dans l’ombre se penchant;

La mort au-dessus d’elle errait dans la nuée;

Et j’écoutais ce râle, et j’entendais ce chant.

 

L’enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre,

Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit;

Et la mère, à côté de ce pauvre doux être

Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.

 

La mère alla dormir sous les dalles du cloître;

Et le petit enfant se remit à chanter –

La douleur est un fruit: Dieu ne le fait pas croître

Sur la branche trop faible encor pour le porter.

 

Victor Hugo (1802-1885) - poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français - L’Enfance
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9 février 2025 7 09 /02 /février /2025 17:50

 

 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français. 

 


C’est une émotion étrange


C’est une émotion étrange pour mon âme

De voir l’enfant, encor dans les bras de la femme,

Fleur ignorant l’hiver, ange ignorant Satan,

Secouant un hochet devant Léviathan,

Approcher doucement la nature terrible.

Les beaux séraphins bleus qui passent dans la bible,

Envolés d’on ne sait quel ciel mystérieux,

N’ont pas une plus pure aurore dans les yeux

Et n’ont pas sur le front une plus sainte flamme

Que l’enfant innocent riant au monstre infâme.

Ciel noir ! Quel vaste cri que le rugissement !

Quand la bête, âme aveugle et visage écumant,

Lance au loin, n’importe où, dans l’étendue hostile

Sa voix lugubre, ainsi qu’un sombre projectile,

C’est tout le gouffre affreux des forces sans clarté

Qui hurle ; c’est l’obscène et sauvage Astarté,

C’est la nature abjecte et maudite qui gronde ;

C’est Némée, et Stymphale, et l’Afrique profonde

C’est le féroce Atlas, c’est l’Athos plus hanté

Par les foudres qu’un lac par les mouches d’été ;

C’est Lerne, Pélion, Ossa, c’est Érymanthe,

C’est Calydon funeste et noir, qui se lamente.

 


L’enfant regarde l’ombre où sont les lions roux.

La bête grince ; à qui s’adresse ce courroux ?

L’enfant jase ; sait-on qui les enfants appellent ?

Les deux voix, la tragique et la douce se mêlent

L’enfant est l’espérance et la bête est la faim ;

Et tous deux sont l’attente ; il gazouille sans fin

Et chante, et l’animal écume sans relâche ;

Ils ont chacun en eux un mystère qui tâche

De dire ce qu’il sait et d’avoir ce qu’il veut

Leur langue est prise et cherche à dénouer le nœud.

Se parlent-ils ? Chacun fait son essai, l’un triste

L’autre charmant ; l’enfant joyeusement existe ;

Quoique devant lui l’Être effrayant soit debout

Il a sa mère, il a sa nourrice, il a tout ;

Il rit.

 


De quelle nuit sortent ces deux ébauches ?

L’une sort de l’azur ; l’autre de ces débauches,

De ces accouplements du nain et du géant,

De ce hideux baiser de l’abîme au néant

Qu’un nomme le chaos.

 

Oui, cette cave immonde,

Dont le soupirail blême apparaît sous le monde,

Le chaos, ces chocs noirs, ces danses d’ouragans,

Les éléments gâtés et devenus brigands

Et changés en fléaux dans le cloaque immense,

Le rut universel épousant la démence,

La fécondation de Tout produisant Rien,

Cet engloutissement du vrai, du beau, du bien,

Qu’Orphée appelle Hadès, qu’Homère appelle Érèbe,

Et qui rend fixe l’oeil fatal des sphinx de Thèbe,

C’est cela, c’est la folle et mauvaise action

Qu’en faisant le chaos fit la création,

C’est l’attaque de l’ombre au soleil vénérable,

C’est la convulsion du gouffre misérable

Essayant d’opposer l’informe à l’idéal,

C’est Tisiphone offrant son ventre à Bélial,

C’est cet ensemble obscur de forces échappées

Où les éclairs font rage et tirent leurs épées,

Où périrent Janus, l’âge d’or et Rhéa,

Qui, si nous en croyons les mages, procréa

L’animal ; et la bête affreuse fut rugie

Et vomie au milieu des nuits par cette orgie.

 

C’est de là que nous vient le monstre inquiétant.

 

L’enfant, lui, pur songeur rassurant et content,

Est l’autre énigme ; il sort de l’obscurité bleue.

Tous les petits oiseaux, mésange, hochequeue,

Fauvette, passereau, bavards aux fraîches voix,

Sont ses frères, tandis que ces marmots des bois

Sentent pousser leur aile, il sent croître son âme

Des azurs embaumés de myrrhe et de cinname,

Des entre-croisements de fleurs et de rayons,

Ces éblouissements sacrés que nous voyons

Dans nos profonds sommeils quand nous sommes des justes,

Un pêle-mêle obscur de branchages augustes

Dont les anges au vol divin sont les oiseaux,

Une lueur pareille au clair reflet des eaux

Quand, le soir, dans l’étang les arbres se renversent,

Des lys vivants, un ciel qui rit, des chants qui bercent,

Voilà ce que l’enfant, rose, a derrière lui.

Il s’éveille ici-bas, vaguement ébloui ;

Il vient de voir l’Eden et Dieu ; rien ne l’effraie,

Il ne croit pas au mal ; ni le loup, ni l’orfraie,

Ni le tigre, démon taché, ni ce trompeur,

Le renard, ne le font trembler ; il n’a pas peur,

Il chante ; et quoi de plus touchant pour la pensée

Que cette confiance au paradis, poussée

Jusqu’à venir tout près sourire au sombre enfer !

Quel ange que l’enfant ! Tout, le mal, sombre mer,

Les hydres qu’en leurs flots roulent les vils avernes,

Les griffes, ces forêts, les gueules, ces cavernes,

Les cris, les hurlements, les râles, les abois,

Les rauques visions, la fauve horreur des bois,

Tout, Satan, et sa morne et féroce puissance,

S’évanouit au fond du bleu de l’innocence !

C’est beau. Voir Caliban et rester Ariel !

Avoir dans son humble âme un si merveilleux ciel

Que l’apparition indignée et sauvage

Des êtres de la nuit n’y fasse aucun ravage,

Et se sentir si plein de lumière et si doux

Que leur souffle n’éteigne aucune étoile en vous !

 

Et je rêve. Et je crois entendre un dialogue

Entre la tragédie effroyable et l’églogue ;

D’un côté l’épouvante, et de l’autre l’amour ;

Dans l’une ni dans l’autre il ne fait encor jour ;

L’enfant semble vouloir expliquer quelque chose ;

La bête gronde, et, monstre incliné sur la rose,

Écoute… — Et qui pourrait comprendre, ô firmament,

Ce que le bégaiement dit au rugissement ?

 


Quel que soit le secret, tout se dresse et médite,

La fleur bénie ainsi que l’épine maudite ;

Tout devient attentif ; tout tressaille ; un frisson

Agite l’air, le flot, la branche, le buisson,

Et dans les clairs-obscurs et dans les crépuscules,

Dans cette ombre où jadis combattaient les Hercules,

Où les Bellérophons s’envolaient, où planait

L’immense Amos criant : Un nouveau monde naît !

On sent on ne sait quelle émotion sacrée,

Et c’est, pour la nature où l’éternel Dieu crée,

C’est pour tout le mystère un attendrissement

Comme si l’on voyait l’aube au rayon calmant

S’ébaucher par-dessus d’informes promontoires,

Quand l’âme blanche vient parler aux âmes noires.
 

Victor Hugo (1802-1885) - poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français - C’est une émotion étrange
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9 février 2025 7 09 /02 /février /2025 17:22


 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français. 

 


Ah ! vous voulez la lune ?

 

Ah ! vous voulez la lune ? Où ? dans le fond du puits ?

Non ; dans le ciel. Eh bien, essayons. Je ne puis.

Et c’est ainsi toujours. Chers petits, il vous passe

Par l’esprit de vouloir la lune, et dans l’espace

J’étends mes mains, tâchant de prendre au vol Phoebé.

L’adorable hasard d’être aïeul est tombé

Sur ma tête, et m’a fait une douce fêlure.

Je sens en vous voyant que le sort put m’exclure

Du bonheur, sans m’avoir tout à fait abattu.

Mais causons. Voyez-vous, vois-tu, Georges, vois-tu,

Jeanne ? Dieu nous connaît, et sait ce qu’ose faire

Un aïeul, car il est lui-même un peu grand-père ;

Le bon Dieu, qui toujours contre nous se défend,

Craint ceci : le vieillard qui veut plaire à l’enfant ;

Il sait que c’est ma loi qui sort de votre bouche,

Et que j’obéirais ; il ne veut pas qu’on touche

Aux étoiles, et c’est pour en être bien sûr

Qu’il les accroche aux clous les plus hauts de l’azur.
 

Victor Hugo (1802-1885) - poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français - Ah ! vous voulez la lune ?
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1 février 2025 6 01 /02 /février /2025 17:33

 

 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français. 

 


Regardez : les enfants se sont assis en rond


Regardez : les enfants se sont assis en rond.

Leur mère est à côté, leur mère au jeune front

Qu'on prend pour une soeur aînée ;

Inquiète, au milieu de leurs jeux ingénus,

De sentir s'agiter leurs chiffres inconnus

Dans l'urne de la destinée.

 

Près d'elle naît leur rire et finissent leurs pleurs.

Et son coeur est si pur et si pareil aux leurs,

Et sa lumière est si choisie,

Qu'en passant à travers les rayons de ses jours,

La vie aux mille soins, laborieux et lourds,

Se transfigure en poésie !

 

Toujours elle les suit, veillant et regardant,

Soit que janvier rassemble au coin de l'âtre ardent

Leur joie aux plaisirs occupée,

Soit qu'un doux vent de mai, qui ride le ruisseau,

Remue au-dessus d'eux les feuilles, vert monceau

D'où tombe une ombre découpée.

 

Parfois, lorsque, passant près d'eux, un indigent

Contemple avec envie un beau hochet d'argent

Que sa faim dévorante admire,

La mère est là ; pour faire, au nom du Dieu vivant,

Du hochet une aumône, un ange de l'enfant,

Il ne lui faut qu'un doux sourire !

 

Et moi qui, mère, enfants, les vois tous sous mes yeux,

Tandis qu'auprès de moi les petits sont joyeux

Comme des oiseaux sur les grèves,

Mon coeur gronde et bouillonne, et je sens lentement,

Couvercle soulevé par un flot écumant,

S'entr'ouvrir mon front plein de rêves.
 

 

Victor Hugo (1802-1885) - poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français - Regardez : les enfants se sont assis en rond
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1 février 2025 6 01 /02 /février /2025 17:00

 

 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français. 

 


Elle était pâle, et pourtant rose...


Elle était pâle, et pourtant rose,

Petite avec de grands cheveux.

Elle disait souvent : je n'ose,

Et ne disait jamais : je veux.

 

Le soir, elle prenait ma Bible

Pour y faire épeler sa soeur,

Et, comme une lampe paisible,

Elle éclairait ce jeune coeur.

 

Sur le saint livre que j'admire

Leurs yeux purs venaient se fixer ;

Livre où l'une apprenait à lire,

Où l'autre apprenait à penser !

 

Sur l'enfant, qui n'eût pas lu seule,

Elle penchait son front charmant,

Et l'on aurait dit une aïeule,

Tant elle parlait doucement !

 

Elle lui disait: Sois bien sage!

Sans jamais nommer le démon ;

Leurs mains erraient de page en page

Sur Moïse et sur Salomon,

 

Sur Cyrus qui vint de la Perse,

Sur Moloch et Léviathan,

Sur l'enfer que Jésus traverse,

Sur l'éden où rampe Satan.

 

Moi, j'écoutais... - Ô joie immense

De voir la soeur près de la soeur!

Mes yeux s'enivraient en silence

De cette ineffable douceur.

 

Et, dans la chambre humble et déserte,

Où nous sentions, cachés tous trois,

Entrer par la fenêtre ouverte

Les souffles des nuits et des bois,

 

Tandis que, dans le texte auguste,

Leurs coeurs, lisant avec ferveur,

Puisaient le beau, le vrai, le juste,

Il me semblait, à moi rêveur,

 

Entendre chanter des louanges

Autour de nous, comme au saint lieu,

Et voir sous les doigts de ces anges

Tressaillir le livre de Dieu !
 

Pierre Auguste Renoir - Deux fillettes lisant

Pierre Auguste Renoir - Deux fillettes lisant

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28 janvier 2025 2 28 /01 /janvier /2025 22:20

 

 

Victor Hugo (1802-1885) poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français. 

 

 

J'aime un petit enfant, et je suis un vieux fou.

 

J'aime un petit enfant, et je suis un vieux fou.

 

- Grand-père ? - Quoi ? - Je veux m'en aller. - Aller où ?

- Où je voudrai. - Partons. - Je veux rester, grand-père.

- Restons. - Grand-père ? - Quoi ? - Pleuvra-t-il ? - Non, j'espère.


- Je veux qu'il pleuve, moi. - Pourquoi ? - Pour faire un peu

Pousser mon haricot dans mon jardin. - C'est Dieu

Qui fait la pluie. - Eh bien, je veux que Dieu la fasse.

- Mais s'il ne voulait pas ? - Moi, je veux. Si je casse

Mon joujou, le bon Dieu ne peut pas m'empêcher.

Ainsi... - C'est juste. Il va peut-être se fâcher,

Mais passons-nous de lui. - Pour qu'il pleuve ? - Sans doute.

Viens, prenons l'arrosoir du jardinier Jacquot,

Et nous ferons pleuvoir. - Où ? - Sur ton haricot.
 

Victor Hugo (1802-1885) - poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur romantique français - J'aime un petit enfant, et je suis un vieux fou.
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